La présidence de Joe Biden et l’espoir mitigé
Eric Deguire
25 janvier 2021

C’est fait ! Vous me direz que ces paroles arrivent un peu tardivement, mais je ne pouvais pas me permettre de croire au déclin de Donald Trump avant que cela se produise. Sa victoire en 2016 avait été si surprenante. Le ralliement quasi unanime de tous les républicains du pays à part une poignée d’objecteurs de conscience avait été remarquable. 

En ce qui concerne le processus formel du changement de garde présidentiel, tous les obstacles aussi ordinaires qu’extraordinaires ont été surmontés. Les secrétaires d’État dans les États névralgiques n’ont pas failli à leurs obligations légales, morales et politiques. Les tribunaux, les grands électeurs, les membres du Congrès (malgré la dissidence d’un trop grand nombre de républicains) et l’ancien vice-président Mike Pence ont fait pareil en choisissant de finalement respecter le résultat de l’élection présidentielle de 2020 ; alors que mes instincts les plus cyniques m'amenaient à croire qu’ils suivraient Trump jusqu’au dernier sous-sol de l’enfer, car c’est essentiellement ce que l’ensemble des républicains avaient fait jusque-là. 

Malgré les pitoyables demandes de Donald Trump et l’ultime incitation à l’insurrection, celui qui a agi comme leader suprême du Parti républicain depuis 2016, n’a pas pu renverser les résultats de l’élection. 

DES PERSPECTIVES D'ESPOIR ?

Il existe bien sûr plusieurs manières d’interpréter le moment actuel avec une bonne dose d’espoir. Joe Biden a finalement eu son rendez-vous avec l’histoire et, à plusieurs égards, il est la personne idéale pour guider les Américains et le monde entier au travers des douleurs aiguës et chroniques qui se font sentir en ce moment et depuis longtemps : la COVID-19, la crise environnementale, le racisme systémique et les inégalités économiques. 

À 78 ans, Joe Biden est le président le plus âgé de l’histoire au jour 1 de sa présidence. Sa dévotion personnelle est remarquable, alors qu’il a souffert des tragédies impensables au courant de sa vie. Nouvellement élu au Sénat en 1972, il perd sa femme et sa fille d’un an dans un accident de la route. Il devient père monoparental. Il pense abandonner son poste au Sénat avant même son assermentation. Il songe au suicide. L’ampleur de cette tragédie est inimaginable. Joe Biden développera des instincts exceptionnels aux niveaux du courage et de l’empathie. Mais presque rien ne permet à un être humain d’être en mesure de surmonter le décès d’un second enfant, pourtant Joe Biden a perdu son fils Beau en 2015.

Alors que plus de 400 000 Américains sont décédés de la COVID-19, pour des raisons trop cruelles, le président Biden est particulièrement bien placé pour comprendre les souffrances des familles partout au pays.

Né à Scranton en Pennsylvanie, en 1942, Joe Biden est un gars aux origines bien modestes. Bien qu’après 36 ans comme sénateur et huit ans comme vice-président, il s’est fait de nombreux amis parmi les gens les plus puissants et aisés de la société.  Ayant complété ses études de baccalauréat à l’université de Syracuse et son diplôme en droit à l’université du Delaware, il a quand même été le premier candidat démocrate à la présidence depuis Walter Mondale, en 1984, à ne pas détenir un diplôme des universités Harvard ou Yale.

Donald Trump a le mérite d’avoir secoué l’univers de la politique américaine. En ayant promis aux anciens électeurs démocrates du Midwest et de la Rust Belt des meilleurs jours économiques, il a reçu des appuis surprenants venant de la Pennsylvanie, du Michigan ainsi que du Wisconsin lors des élections de 2016. Biden a permis à ces États de rejoindre à nouveau le camp démocrate, car les électeurs ont senti qu’il était véritablement un des leurs.

La présidence de Joe Biden et ce moment de crise historique rappelle deux réformistes du passé : Abraham Lincoln et Lyndon B. Johnson. Ces derniers sont connus pour avoir mis de l’avant les plus importantes avancées quant aux droits fondamentaux de la population noire aux États-Unis. Je fais évidemment référence à la Proclamation d’émancipation de 1863 et au Civil Rights Act de 1964.

Dans les deux cas, Lincoln et Johnson ont dû cheminer personnellement avant d’appuyer ce genre de changement. Chacun des deux avait un pied dans la tradition et l’autre dans la réforme, mais ils ont saisi l’ampleur historique de leur opportunité afin d’offrir des progrès moraux d’une signification majeure. Étant un démocrate bien modéré, Biden est peut-être mieux placé que tout autre pour expliquer à la population américaine l’importance de réformes audacieuses s’il choisit d’emprunter quelques idées des programmes de Bernie Sanders ou d’Elizabeth Warren.

Mais enfin, Joe Biden est le premier président issu de la génération silencieuse. Si on se fie aux années de naissance des différents occupants du Bureau ovale, on se rend vite compte que l’histoire présidentielle américaine des 60 dernières années réussit à symboliser parfaitement une lutte de valeurs fort significative au sein de la société entre la génération grandiose et les baby-boomers.

Symbolisant la nouveauté et la réforme, John F. Kennedy a été le premier président américain né au 20e siècle. Kennedy ainsi que ses six successeurs—Johnson, Nixon, Ford, Carter, Reagan et Bush (père)—seront tous membres de la génération grandiose née entre 1905 et 1925. Cette génération a valorisé la solidarité et le sacrifice. Ses membres ont été grandement touchés par la crise économique des années 1930 et la Deuxième Guerre mondiale lors de leurs années formatrices et le début de leur vie adulte. Conséquemment, ils ont développé un sens de l’engagement comme le souligne le politologue, Robert D. Putnam, dans son œuvre magistrale, Bowling Alone (New York : Simon & Schuster, 2000).

Les membres de la génération grandiose ont mis au monde la prochaine génération fort marquante, c’est-à-dire les baby-boomers. Ces derniers n’ont pas retenu le sens de l’engagement de leurs parents, mais ont fait preuve d’un beaucoup plus grand sens de la tolérance, toujours selon Putnam. Cela a ainsi mené aux nombreuses réformes des années 1960 et 1970 en raison d’une plus grande ouverture d’esprit.

Après sept présidents issus de la génération grandiose, Bill Clinton est devenu le premier baby-boomer à occuper la Maison-Blanche. Et, jusqu’à Joe Biden, tous ses successeurs ont été de sa génération. Né en 1961, Barack Obama fait partie des plus jeunes baby-boomers, mais il est quand même significatif que trois des quatre derniers présidents (Bill Clinton, George W. Bush et Donald Trump) sont tous nés en 1946.

Entre la génération grandiose et les baby-boomers, nous trouvons la génération silencieuse (née entre 1925 et 1945) dont Joe Biden est issu. L’arrivée au pouvoir de ce dernier vient en quelque sorte neutraliser un conflit historique entre les deux générations qui ont dominé la culture et la société américaine pendant de nombreuses décennies ; une lutte entre tradition et réforme, entre engagement et tolérance. Putnam remarque que les personnes nées à la toute fin de la génération silencieuse (entre 1940 et 1945) ont retenu les meilleures qualités de leurs prédécesseurs ainsi que celles leurs successeurs et font preuve, à la fois, d’un grand sens d’engagement et de tolérance.

Je pense que toute personne ayant consacré un intérêt, ne serait-ce que minimal, à la carrière politique de Joe Biden et à la campagne présidentielle de 2020 est en mesure de confirmer qu’on peut parler du nouveau président comme étant aussi engagé que tolérant.

MAIS QUELLE EST LA VALEUR DE TOUT CELA ?

Il m’est aussi clair qu’évident qu’il existe une panoplie de raisons historiques et personnelles qui permettent d’accentuer l’idée que Joe Biden a une véritable chance d’affronter les crises fondamentales de notre époque et se classer parmi les Abraham Lincoln et Franklin D. Roosevelt de ce monde.

Mais Barack Obama n’avait-il pas une chance similaire après être arrivé au pouvoir dans le contexte d’une guerre en Irak qui avait honteusement échoué et la pire crise économique depuis les années 1930 ? On peut dire la même chose de George W. Bush qui a connu une cote de popularité record dans les semaines suivant les attaques du 11 septembre 2001. Et, on sait comment cette histoire s’est conclue.

Que cela soit en raison du scandale du Watergate, de la défaite au Vietnam, de la fragmentation sociale et de la polarisation causées par les réseaux sociaux ou bien du sentiment grandissant que la classe politique est déconnectée de la population et ne s’intéresse qu’à ses propres besoins, je doute que l’humeur national permette à un président actuel d’atteindre les sommets d’un Lincoln ou d’un Roosevelt.

Joe Biden a quand même une opportunité d’enregistrer de nombreux progrès aussi incrémentaux qu’ils puissent être. Il a aussi la chance de permettre au pays d’éviter le pire en ce qui concerne la crise de la COVID-19. Généralement, les politiciens ne sont pas célébrés pour ce qu’ils réussissent à éviter, mais son sens de l’engagement l’amènera à affronter ce défi avec énergie et enthousiasme.

Ultimement, Joe Biden se doit d’être un leader moral d’un pays qui continue à se déchirer. Ces déchirures sont bien souvent légitimes et ne peuvent pas être corrigées en une seule présidence. Il reste que Biden doit se servir de ses paroles et de son leadership pour permettre aux Américains de gagner de nouvelles perspectives et aiguiser leurs sens de l’engagement et de la tolérance, comme l’aurait voulu Robert D. Putnam.

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Le premier essai d’Eric Deguire, Communication et violence : Des récits personnels à l’hégémonie américaine, vient tout juste d’être publié chez LLÉ.

[PHOTO: Joel Lemay]


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