Concevoir le monde nouveau tout en se rappelant la fin du monde d’antan
Eric Deguire
13 octobre 2020

La crise de la COVID-19 amène certains d’entre nous à porter un regard plus attentionné sur les autres crises existentielles qui affectent nos sociétés, nos économies, nos gouvernements et finalement l’humanité. Pendant les premiers mois de la pandémie, alors que les mesures de confinement étaient beaucoup plus généralisées, plusieurs se réjouissaient de l’impact positif sur l’environnement engendré par un ralentissement important du transport automobile et aérien ainsi que de l’exploitation industrielle. Cette lueur d’espoir a été aussi brève qu’infondée dans la mesure qu’une grande part des activités ont depuis repris et qu’on s’est vite rendu compte qu’une crise sanitaire et économique mondiale ne représentait pas une solution viable aux changements climatiques. 

Cette réflexion sur nos crises existentielles devient d’autant plus réaliste. Moins d’un an après l’arrivée de la COVID-19, nous apprenons aussi bien que mal à coexister avec ce virus. Et nous souhaitons une fin des plus rapides. En ce qui concerne la crise environnementale, nous poursuivons toujours notre apprentissage, même si nous l’avons entamé il y a plusieurs décennies et qu’une fin ne semble même pas envisageable.

À mon sens, il n’y a aucun doute que les communications quant aux dangers des changements climatiques et quant aux mesures à mettre en place face à ces risques représentent l’un des plus grands échecs de relations publiques des 50 dernières années.

Politiciens, activistes et auteurs ont employé de nombreuses formulations pour expliquer l’ampleur du défi environnemental et ils continuent à le faire. Ces déclarations qui voguent entre réalisme et alarmisme ont en commun de presque toujours fixer une date quant à l’importance d’agir au sujet des changements climatiques. Je commence à croire de plus en plus que ces dates butoirs sont devenues une des plus grandes sources de l’inaction environnementale. 

Le 29 juin 1989, un texte de l’Associated Press portant le titre « L'ONU prédit une catastrophe si le réchauffement climatique n'est pas surveillé » paraît dans de nombreux journaux à travers le monde. On y mentionne qu’un haut dirigeant de l’ONU affirme que certains pays pourraient carrément disparaître en raison de l’élévation du niveau de la mer avant l’an 2000 s’il n’y a pas mesures mises en place afin de renverser les tendances.

En 2008, Al Gore prévoyait que la calotte polaire pouvait disparaître dans les cinq prochaines années. En septembre 2018, le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a parlé de la possibilité de « conséquences désastreuses pour les humains et les système naturels qui nous soutiennent » si nous n’agissons pas dans les deux prochaines années. L’année suivante, Alexandria Ocasio-Cortez lançait un avertissement assez sérieux en affirmant : « Le monde prendra fin dans 12 ans si nous ne nous attaquons pas aux changements climatiques. »

Aussi tôt que les années 1970, plusieurs ont lancé des cris d’alerte sur la possibilité de famines répandues et sur les risques des refroidissements climatiques comme on pouvait le lire dans le New York Times du 21 mai 1975 : « Il y a des spécialistes qui prévoient l’arrivée d’une nouvelle ère glaciaire. »

Je dois avouer qu’une grande part des citations et des anecdotes qui précèdent ont été récupérées dans une chronique écrite par Jeff Jacoby et publiée par le Boston Globe en mars 2019. Malheureusement, pour plusieurs comme Jacoby, cette série de commentaires sert à démontrer que les changements climatiques sont moins graves que l’on pense et que les dangers prévus ne se concrétisent pas. Ce raisonnement serait, à mon avis, des plus dangereux et fautifs.

AGIR MAINTENENT, HIER ET IL Y A 10 ANS

Bien souvent, les risques et dangers liés aux changements climatiques sont présentés de manières fort simplistes. Nous entendons parler des points de non-retour et du fait que l’humanité serait au bord du gouffre. Leaders et activistes nous mettent face à des dates limites comme si les dangers des changements climatiques allaient frapper du jour au lendemain. À force de parler d’un avant et d’un après, on oublie de parler du pendant.

Le gouffre climatique n’est pas en 2022 ou en 2025 ou en 2030, il est en 2020 et en 2019 et en 1995. Les terribles conséquences des changements climatiques se font déjà sentir alors qu’elles engendrent une météo tellement plus imprévisible : aridité et crise alimentaire dans certains coins du monde; inondations et désespoir dans d’autres. Sans mentionner la pollution atmosphérique qui cause, à chaque année, le décès prématuré de 7 millions d’êtres humains à l’échelle mondiale. Neuf personnes sur dix dans le monde ne respireraient pas un air de qualité selon les standards de l’Organisation mondiale de la santé et cela affecterait démesurément les pays à faibles revenus.

Aux États-Unis, le nombre de tempêtes tropicales dans l’océan Atlantique qui ont été suffisamment dévastatrices pour se mériter un nom augmente de décennies en décennies. Dans les années 1980, il y en a eu 93; dans les années 1990, 110; dans les années 2000, 151; et dans les années 2010, 163. D’abord et avant tout, ces terribles tragédies ont engendré des décès dont les totaux se sont élevés à 2800 dans les années 1980 et à plus de 5200 dans les années 2010. Sans mentionner que depuis 2010 le fardeau financier lié à ces désastres avoisine les 800 milliards de dollars.

La même logique d’aggravation peut être appliquée aux feux de forêt de l’ouest américain qui ont fait rage dans les dernières semaines. Si on considère uniquement le cas de la Californie, dans les années 1990, 3,3 millions d’acres ont été ravagés; dans les années 2010, ça s’est plutôt élevé à 6,8 millions. Ajoutons à cela, encore une fois, les coûts financiers et humains qui ne font qu’augmenter.

Ce n’est pas en présentant un avenir aussi apocalyptique qu’hypothétique qu’on pourra inciter les populations et les gouvernements à agir quant aux changements climatiques, mais c’est plutôt en décrivant un passé et un présent qui sont loin d’être roses. 

SE RACONTER LA FIN D'UN MONDE

Dans son édition de l’automne et de l’hiver 2020, le magazine Nouveau Projet ainsi que ses artisans se sont laissé guider par la thématique qui figure à la une du numéro : La fin d’un monde.

Entre la COVID-19, la crise environnementale et la prise de conscience que demain ne sera pas nécessairement plus beau qu’hier, nous ne sommes pas face à la fin du monde, mais nous pouvons au moins constater la fin d’un monde comme l’explique le rédacteur en chef, Nicolas Langelier, dans son texte d’introduction.

Plusieurs des textes se trouvant dans ce numéro ont été écrits avant les bouleversements de la crise sanitaire, mais une réflexion sur la fin d’un monde était entamée. Une réflexion qui était  déjà des plus pertinentes. Car, il faut effectivement savoir penser et repenser notre monde et notre humanité, dans toutes leurs facettes.

C’est ainsi que Nicolas Langelier rappelle en fin de texte : « Nous avons besoin d’une nouvelle poésie. Nous avons besoin de nouvelles histoires. À propos de nous-mêmes, d’où nous venons et d’où nous allons. À propos de courage et de vulnérabilité et d’espace pour d’autres espoirs. Des histoires qui nommeront ces sentiments que nous ne comprenons pas encore. »

Nous devons, sans doute, affronter les défis de l’avenir en faisant preuve de courage sans toutefois oublier nos vulnérabilités. Certains enjeux environnementaux, technologiques et médicaux seront à l’avant-plan, d’autres points chauds aux niveaux politique et économique seront immanquables. Peu importe la nature de nos défis, nous avons besoin de concevoir notre monde avec nuance, complexité et amour pour mieux aborder la suite des choses.

[IMAGE: E&E News]

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Le premier essai d’Eric Deguire, Communication et violence : Des récits personnels à l’hégémonie américaine, vient tout juste d’être publié chez LLÉ.

[PHOTO: Joel Lemay]


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