Chaque année est 1968
Eric Deguire
3 juin 2020

L’assassinat de George Floyd, un homme noir, le 25 mai dernier par un policier blanc de la ville de Minneapolis a fait émerger, aux États-Unis, une crise marquée par un public légitimement enragé qui se sent à court de moyens et un président dont les propos et les gestes sont de plus en plus dangereux. Cette crise sociale et politique vient s’ajouter à la crise sanitaire et économique causée par la COVID-19. 

Avec un peu de recul, certains pourraient dire que les deux bouleversements représentaient des crises imminentes. Depuis les deux derniers mois, plusieurs ont pris la peine de ressortir des anciennes allocutions de George W. Bush ou de Bill Gates qui cherchaient à prévoir et prévenir la prochaine pandémie. Certains médecins et experts scientifiques ont aussi voulu se faire entendre depuis de nombreuses années. Il reste que même lors des mois de janvier et février derniers, très peu ont été véritablement alarmés par les scénarios – encore hypothétiques – qui étaient annoncés.

On ne peut pas en dire autant de la crise raciale aux États-Unis dont tout le monde était conscient, même si certaines personnes choisissaient de l’ignorer ou de n’y accorder qu’une attention mineure. Au-delà des faits historiques qu’ont été l’esclavage, la ségrégation et les injustices systémiques qui perdurent, on peut souligner l’aspect constant de cette crise en rappelant de nombreux événements précis et leurs victimes.

On peut ainsi penser au lynchage d’Eliza Woods dans le Tennessee en 1886, au lynchage d’Emmett Till dans le Mississippi en 1955, au lynchage de Michael Donald en Alabama par des membres du Ku Klux Klan… en 1981, aux émeutes de Los Angeles en 1992 causées par la brutalité policière subie par Rodney King, à la mort de Michael Brown en 2014 ou aux protestations de Colin Kaepernick en 2016 et le débat social qui a suivi.

Le contexte des crises multiples qui affligent la société américaine – et par défaut la société occidentale et même le monde entier – amène plusieurs personne à penser que le pays est encore une fois au bord du gouffre. Mais, au fond, ce contexte de crise n’est pas conjoncturel, ces crises sont inscrites dans la culture américaine, dans ses réflexes les plus profonds, dans son racisme le plus inhérent et dans son organisation sociale.

Le journaliste, animateur et politologue, Fareed Zakaria, a récemment bien fait de rappeler les pensées de son ancien professeur à l’Université Harvard, Samuel P. Huntington. Plusieurs constatent une société américaine déchirée et chaotique et ils y voient un mensonge, mais en réalité cette société ne représente pas un mensonge, mais plutôt une déception. Cette caractérisation n’est que possible, car, au fond, il existe aussi un espoir dans l’américanité. Cette note positive rappelle quand même que les crises, la violence et la dysfonction ne sont pas de simples défis qui émergent par moment aux États-Unis, elles font partie des structures sociales du pays.

LE RACISME SYSTÉMIQUE
Malheureusement, je crois que beaucoup trop de personnes blanches ne saisissent toujours pas ce qu’est le racisme systémique. Certes, le racisme d’une personne envers une autre est un concept assez facile à comprendre (même s’il est difficile de l’enrayer), mais il est surtout important de comprendre comment la société applique cette même haine et injustice à grande échelle.

Les Noirs représentent 12,6% de la population américaine, pourtant, en 2014, ils représentaient 34% de la population incarcérée. Voilà la représentation d’un problème structurel et systémique. Selon toute logique, si une différence statistique est aussi marquée que dans ce dernier cas, le problème n’est pas chez les Noirs, mais bien chez le système. De là, la désignation du racisme systémique. Ces problèmes systémiques existent donc au niveau des conditions économiques, des opportunités académiques, de la représentation politique et du traitement injuste par les corps policiers – pour ne nommer que quelques exemples. Cette crise n’en est pas une de 2020 ou de 2019, mais bien une crise qui a lieu à chaque année, à chaque jour et à chaque minute.

1968
On associe souvent 1968 à de grands bouleversements américains, mais on pense aussi aux événements ayant eu lieu à Prague ou en France lors de cette année marquante. Aux États-Unis, on assiste à l’assassinat de Martin Luther King en avril et à l’assassinat de Robert Kennedy en juin. Cette même année est marqué par une intensification du mouvement de contreculture ainsi qu’une opposition de plus en plus féroce à la guerre du Vietnam. Du côté du sport, Tommie Smith et John Carlos, respectivement médaillés d’or et de bronze au 200 mètres, offriront chacun un poing levé au nom du Black Power alors qu’ils se retrouvent sur le podium à l’occasion des Jeux olympiques de Mexico. 

En réalité, les États-Unis sont toujours en crises. Les injustices et exclusions sociales qui sont subies par les Noirs, les Latino-américains et tous les autres groupes minoritaires ainsi que celles vécues par les femmes, la communauté LGBTQ et les moins nantis servent à le rappeler à chaque moment. La crise climatique, les effets des nouvelles technologies, les défis en santé mentale, l’intégration des immigrants et la crise des armes à feu rappellent une société constamment mise au défi. Des fois, elle en relève quelques-uns et permet un certains progrès, souvent elle échoue et répète les erreurs du passé.

Cette énumération de crises et de défis n’enlève rien au  nouveau moment de contestation entourant l’assassinat de George Floyd. Je veux surtout rappeler que les Américains doivent explorer les coins les plus profonds de leurs âmes afin de réellement affronter une crise qui existe depuis 1619.

[PHOTO: John Carlos, Tommie Smith, Peter Norman en 1968, Wikimedia]

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Le premier essai d’Eric Deguire, Communication et violence : Des récits personnels à l’hégémonie américaine, vient tout juste d’être publié chez LLÉ.
[PHOTO: Joel Lemay]


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