Mémoire éclatée, par Rana Fil


Rien n’est définitif. Il m’est possible de revenir sur mes pas. Je ne suis pas certaine de vouloir revoir New York et affronter les fantômes du passé. Il n’est peut-être pas trop tard. Je pourrais attendre ici, à l’aéroport JFK et reprendre le premier avion à destination de Beyrouth. Ou de Paris. Qu’importe. Pourvu que je sois hors d’atteinte des souvenirs liés cette ville. Je dirai au rédacteur en chef du journal télévisé que d’autres journalistes seraient mieux placés pour couvrir les conséquences du décret anti-immigration signé par le président américain Donald Trump. Je prétexterai un malaise physique, une incapacité quelconque. Je ne sais par quel moment d’étourderie j’ai consenti à entreprendre ce voyage. Pourtant, il y a quinze ans, je m’étais promis de ne plus jamais remettre les pieds ici.

Aller de l’avant ou abandonner? Mon indécision m’épuise. Serait-il possible que New York m’ouvre ses portes, après me les avoir fermées au lendemain du 11 septembre? Je l’ignore. Des images ressurgissent impitoyablement, s’accumulent les unes sur les autres. Les deux tours en feu, la ville en deuil, les drapeaux américains partout, une communauté pointée du doigt, couverte de honte, une colère inconsolable, des questionnements, des remises en question, un tourbillon d’évènements incontrôlable, un sillon qui se creuse entre New York et moi, un autre qui se creuse entre moi et les miens. L’islam est-il coupable? Les textes religieux ne donnent-ils pas justification à ces actes ? Mon identité qui s’affirme alors que mes croyances s’ébranlent. Affronter son entourage tout en se défendant contre les accusations des autres. Se battre sur tous les fronts sans point d’appui, au milieu d’un immense écroulement, obscur et effrayant. Je pensais avoir tout enterré. Mais le travail d’oubli auquel je me suis appliquée au fil des ans se lézarde en une minute.

Marchant à pas hésitants, je me retrouve devant l’officier de l’immigration. D’un geste réticent, je lui tends mon passeport. Ses yeux scrutateurs se posent sur moi. Je me laisse dévisager. Une partie de moi souhaite qu’il n’approuve pas mon entrée sur le sol américain. C’est à  contrecœur que je l’avais quitté, ployant sous le fardeau de mon appartenance religieuse devenue indésirable après cette journée maudite de septembre 2001. Quinze ans durant, j’ai tenté de gérer mes sentiments contradictoires envers ce pays qui m’avait rejetée sans ménagement aucun. Quinze ans durant, j’ai tenté de me réintégrer dans mon pays natal, où mon statut de femme me dépossédait de mes droits humains par des lois religieuses archaïques. J’avais espoir. Mais l’espoir s’était étiolé. Il ne me restait plus qu’à rompre le lien avec une religion vraisemblablement incapable de se réformer, du moins, de mon vivant. À vrai dire, je ne sais dans quel pays j’ai été le plus meurtrie. Je sens de nouveau les yeux perçants de l’officier. Il m’interroge sur ma visite, prélève mes empreintes digitales et prend ma photo.

– Dounia, bienvenue à New York ! me dit-il en me rendant mon passeport.

Je suis sidérée par son sourire chaleureux. Je le regarde intensément. J’ignorais à quel point me manquait d’entendre mon prénom prononcé avec l’accent américain. J’esquisse un sourire. J’aimerais qu’il répète mon prénom. Dounia, monde. Oui, mon prénom signifie monde en arabe, moi qui ne me sens chez moi nulle part en ce monde. Je reprends mon passeport. C’est alors seulement que je remarque une femme voilée, le visage défait, à quelques pas de moi. Ses yeux embués croisent les miens avant que son regard ne s’évade. Elle est aux côtés d’un homme arabe, semble-t-il. Escortés par un officier, ils marchent en silence, résignés, comme on marche vers sa mort. Il me paraît certain qu’un interrogatoire ou une détention les attend. Je réalise soudain que le décret présidentiel est déjà entré en vigueur. Dans différents aéroports des États-Unis, des ressortissants de sept pays à majorité musulmane seraient en ce moment retenus ou expulsés même s’ils sont détenteurs d’un visa ou d’une carte verte, le permis de séjour américain.

L’esprit embrouillé, je récupère mes valises. Un grondement assourdissant me parvient du dehors. Pressant le pas, je gagne la sortie. Là, des milliers de manifestants hurlent leur colère, réclamant la libération des voyageurs provenant des pays visés par le décret. « Laissez-les entrer ! Laissez-les entrer ! » crient-ils. J’entame des discussions avec certains d’entre eux. Je comprends que des centaines d’avocats ainsi que des organisations de défense des libertés, dont l’American Civil Liberties Union,  sont venus offrir leur aide aux personnes détenues et à leurs proches. Sur les panneaux brandis, des statues de la Liberté en larmes. Les miennes me montent aux yeux. Il n’est pas inutile de croire au triomphe de l’humanité.

J’apprends que des manifestations similaires se tiennent dans nombreux aéroports dont Los Angeles, San Diego, Dallas, San Francisco, Seattle, Boston, Denver, Chicago et Philadelphie. Consultant ma montre, je calcule l’heure qu’il est à Beyrouth. Trop tard pour parler à la rédaction du journal télévisé. J’appelle Juan, le cameraman qui devrait travailler avec moi pendant les jours qui viennent. Il lui est impossible de me retrouver immédiatement à JFK pour filmer la manifestation. Je me décide à entamer mon travail demain matin, comme je l’avais prévu. Je doute que le mouvement de contestation ne cesse bientôt. Il est évident que ce n’est que le début de la mobilisation.

Je hèle un taxi et indique au chauffeur l’adresse de l’hôtel Millenium: 45ème rue et 1ère avenue, près des Nations Unies. Épuisée, je pose ma tête sur la vitre entrouverte. Il me semble entendre encore les cris de solidarité des manifestants. Ma mémoire avait-elle exagéré l’hostilité envers les musulmans au lendemain du 11 septembre ? Les souvenirs de discrimination et de stigmatisation étaient-ils amplifiés ou exacts ? C’est une scène entièrement différente qui s’est offerte à mes yeux aujourd’hui. Nulle part au monde, il ne m’a été donné d’observer tel attachement aux valeurs d’accueil et de mixité, telle ardeur à défendre les droits de l’homme. Mes souvenirs me semblent irréconciliables avec la réalité. Ou bien est-ce cette nation qui est irréconciliable avec elle-même, ayant deux visages, l’un dévoré par la haine et la peur d’autrui, l’autre porté par les plus hautes valeurs éthiques et morales ?

À l’hôtel, je tente de dormir un peu mais le vacarme du dehors envahit ma chambre. Je ne sais pourquoi la sensation d’étouffement ressentie jadis à New York me submerge de nouveau. Une sensation opprimante, inexplicable, qui a continué à m’assiéger durant mes instants de solitude longtemps après mon retour à Beyrouth. Je n’ai jamais su à quoi l’attribuer. Si elle est apparue pour la première fois quelques jours après les attaques contre les tours jumelles, je ne suis pas certaine qu’elle y soit liée. Il faut que je sorte d’ici au plus vite. Il n’y a que Central Park pour me tranquilliser. Central Park qui a été mon abri, mon refuge contre les revers de la vie.

Sans attendre un instant, je sors de l’hôtel et me dirige vers le parc. Retiré du fracas du monde, il n’est pas seulement le poumon mais l’âme même de la ville. Il en émane une beauté ouvrant sur l’infini. Une fois arrivée, je m’assois sur un rocher surplombant l’eau, face au Ramble, la partie sauvage de Central Park. Je pense à ce nom qui signifie randonnée mais qui peut tout aussi bien signifier divaguer. C’est une forêt qui m’a de tout temps attirée et intimidée à la fois. Jamais je n’ai osé m’y aventurer. Une voix près de moi me tire de mes pensées.

– La saison de migration vers le Nord est terminée. Il y a peu de temps encore, une centaine d’espèces d’oiseaux s’arrêtaient au Ramble pour se ravitailler et se reposer avant de poursuivre leur route.

C’est un homme d’un certain âge, ayant pris place sur un rocher adjacent au mien. Il me paraît aimable. Je lui fais un léger sourire. Il poursuit : Le Ramble se situe dans la voie migratoire de l’Atlantique, c’est une voie qui est empruntée par des millions d’oiseaux.

– J’ai entendu dire que le Ramble est un lieu dangereux, lui dis-je. J’ai toujours craint de m’y perdre si j’y allais.

– On ne se perd pas à Central Park, me répond-il d’une voix rassurante. Il y a toujours une issue qui débouche sur un endroit fréquenté par la multitude.

Je continue d’observer le Ramble de loin, attendrie par le léger balancement des branches qui le bordent. Puis, n’y tenant plus, je me lève et décide de m’y rendre. Je traverse le pont Oak Bridge avant de passer sous une arche étroite construite en pierre ancienne. Situé entre la 73ème et la 78ème rue, le Ramble est parcouru de sentiers sinueux au milieu d’une végétation dense et variée. Parmi d’immenses arbres qui semblent impénétrables au soleil, je me fraie un chemin. Il est difficile de croire que cette forêt est une création humaine, comme le reste de Central Park. On dirait qu’elle en est détachée, un lieu à part, intouchable et rebelle. Mon regard se pose sur les feuilles d’érable jonchant le sol. Elles craquent à chacun de mes mouvements. Autour de moi, aucune présence humaine. Je me sens mal à l’aise. Je poursuis ma marche mais le chemin ressemble vite à un labyrinthe. Mon malaise grandit de minute en minute. Je me retourne mais ne reconnais pas le sentier qui m’a menée jusqu’ici. Je ne sais pourquoi l’idée me vient soudain d’aller visiter le mémorial du 11 septembre.

Ce sont surtout ces tas de feuilles rouges éparpillées partout qui me donnent le vertige. Elles sursautent, courent en tous sens, m’assaillent inlassablement. Il me semble entendre leur gémissement. Comme une lamentation interminable. L’angoisse monte encore. Je tente de me ressaisir. Oui, si je sors d’ici, j’irai visiter le mémorial du 11 septembre. Quitte à tout revivre. Je ressens une douleur acérée transpercer mon cœur. Je respire avec peine. Cette randonnée n’est plus supportable. Je n’ai pas la force de continuer. Pour trouver du courage, il faut avoir remporté des victoires. Moi, je n’ai vécu que défaites et soumissions. Cette guerre civile qui a ravi mon innocence, ce 11 septembre qui a détourné mon destin, ce printemps arabe qui s’est mué en hiver sanglant. Les feuilles rouges me harcèlent, m’attaquent sans répit. Je ne vois qu’elles. À un moment surgit en moi le désir d’être ensevelie ici, délivrée une fois pour toutes d’une mémoire devenue écrasante. Tout oublier et glisser dans l’oubli. Que puis-je désirer de mieux ? Malgré moi, mes jambes me portent vers l’avant. Puis, lentement, dans l’enchevêtrement des branches nues, je crois discerner une lueur. J’avance avec quelque confiance. Je respire mieux. Devant moi, le pont Bow Bridge apparaît soudain. Il n’y a plus rien à craindre. J’ai traversé l’épreuve. Il n’est plus question de revenir en arrière. Je me sens ramenée à la vie.

© Rana Fil, 2017


Rana Fil
[Photo: Thierry van Biesen]

Rana Fil est une journaliste libanaise basée à New York. Elle détient un master en journalisme de Columbia University et un master en relations internationales de Boston University. Ses articles ont été publiés dans divers journaux et magazines, dont Newsweek, The Wall Street Journal Europe et The Boston Globe.