Entretien avec Sylvie Massicotte réalisé par Annie Heminway



Arbre, par Eva Soltes

Votre recueil de nouvelles, Avant d’éteindre, a été récompensé par le prix Adrienne-Choquette en 2015, et largement salué, à juste titre, par la presse. Cela veut-il dire que la nouvelle est bien accueillie et soutenue au Québec ?

Il y a trente ans, la nouvelle était en pleine effervescence chez nous. C’est à ce moment que sont nées des revues comme XYZ, la revue de la nouvelle, et la maison d’édition L’instant même qui, à l’origine, se consacrait exclusivement aux recueils de nouvelles. C’est aussi à cette période que l’on a créé des concours de nouvelles, dont celui de Radio-Canada, et le Prix Adrienne-Choquette, justement, qui récompense le meilleur recueil de nouvelles publié dans l’année.  J’ai effectivement eu l’honneur de le recevoir l’an dernier, pour mon sixième recueil. J’avais publié le premier en 1993, peu après cette «explosion de la nouvelle québécoise». Maintenant, même si les lieux de diffusion et de publication subsistent, je dirais que les nouvellistes sont laissés à eux-mêmes. Les médias, mais aussi les festivals et les événements littéraires, leur accordent très peu de place. Ils ont rarement l’occasion de participer à des lectures publiques, contrairement aux poètes que nous avons le bonheur d’entendre, de plus en plus, sur différentes scènes. Entendre lire des poèmes ou des nouvelles, ce sont deux expériences totalement différentes qui devraient coexister.  La nouvelle se prête merveilleusement au rythme effréné de nos vies. Je participe en ce moment à un spectacle dans lequel mes nouvelles et mes textes de chansons s’entremêlent.  Les commentaires des spectateurs sont éloquents à cet égard.

Comment avez-vous effectué le regroupement des nouvelles dans Avant d’éteindre ?


Fôret par Pierre Hébert

J’accorde beaucoup d’importance à l’architecture de mes recueils. Mes nouvelles sont courtes.  Il y a toujours une vingtaine de textes dans chacun de mes livres. Cela fait pas mal de voix à harmoniser !  J’essaie de créer une alternance en fonction des voix narratives, des atmosphères, et aussi des types de chutes pour faire en sorte que l’effet de l’une n’annule pas l’autre. C’est une étape cruciale à laquelle je consacre du temps.  Je procède à la réécriture de chacune des nouvelles, d’abord. Lorsque je les regroupe, un autre type de retravail commence. Il ne s’agit plus de chasser les répétitions de mots, à ce stade, mais les répétitions d’images, par exemple. Il faut choisir les motifs que l’on souhaite créer. Il faut élaguer, encore élaguer ! Jean-Noël Blanc disait qu’une nouvelle ne s’écrit pas, elle se réécrit.  C’est tellement vrai… Pour ce qui est des thématiques, j’avais trois fils conducteurs pour Avant d’éteindre. Je souhaitais représenter des personnages plus jeunes, pas seulement des protagonistes de ma génération. Toujours préoccupée par la frontière entre littérature jeunesse et littérature générale, je trouvais intéressant de demeurer en littérature générale tout en mettant en situation de jeunes protagonistes (Resto-bar des Iles, Un cœur, Le sac...). Par ailleurs, au début du processus, ma première idée avait été d’explorer des solitudes d’hommes. J’ai aussi pensé que je pouvais faire évoluer les personnages dans des univers moins urbains que ceux de mes recueils précédents. Et puisque l’arbre avait souvent été associé à une figure masculine dans mon écriture (un arbre au milieu du verglas m’avait amenée à créer le grand-père mourant, dans mon livre pour enfants Le plus beau prénom du monde, tandis qu’un jeune garçon commençait sa vie de reptile après être tombé d’un arbre, dans Ma vie de reptile), j’ai décidé de faire évoluer en parallèle cette représentation de l’arbre, de la solitude des hommes et aussi de la jeunesse.  Il fallait que tout cela se tisse, et pas n’importe comment!  

Et pourquoi, la figure masculine ?

Partir de là, mon précédent recueil, se terminait sur une image de la mère morte (La petite pièce), mais il y avait par ailleurs une nouvelle un peu inattendue pour moi (Le temps flou) dans laquelle un père allait à la rencontre de sa fille dans une gare, un jour de pluie. Je me suis demandé si le moment n’était pas venu, pour moi qui avais déjà travaillé à créer des portraits de femmes dans mon recueil On ne regarde pas les gens comme ça, d’aller explorer des univers d’hommes, surtout que j’utilisais depuis longtemps des narrations au «je» masculin dans mes nouvelles. J’ai pensé à mon père, d’abord, et une image de solitude extrême s’est alors imposée. J’ai ensuite ressenti beaucoup de tendresse pour mes protagonistes masculins, esseulés.  Je crois que cela transparaît dans plusieurs textes d’Avant d’éteindre.  Et ce n’est pas un hasard si j’ai placé des histoires de pères invisibles en ouverture et en clôture du recueil.

Comment parvenez-vous à injecter tant de tendresse, de douceur, d’humour et d’ironie dans des récits parfois si déchirants ?

J’ai besoin de sourire en accompagnant mes personnages. On pourrait sans doute parler d’un sourire de compassion. Parce que ce que je vois en eux, ce sont des parts de nous. Et quand je suis prise d’un fou rire, c’est généralement bon signe !

Ce recueil de nouvelles est-il le prolongement de vos autres recueils au niveau de la thématique : l’enfance, la peur, la solitude, la tristesse, l’humain face à la société, la nostalgie, la quête du bonheur ? Ou s’en démarque-t-il de quelque façon ?

D’un recueil de nouvelles à un autre, j’essaie de pousser plus loin, avec la volonté de ne pas me répéter, de ne pas commencer à m’imiter. Cela nous arrive tous de lire un auteur, d’avoir hâte de découvrir son nouveau livre, de s’y plonger, et tout à coup de s’ennuyer parce qu’on a l’impression que l’auteur lui-même s’ennuie. J’ai toujours eu peur de cela, alors je cherche constamment le moyen d’éviter le piège. En tout cas, la seule façon que j’ai trouvée jusqu’ici a été d’observer ce qui apparaissait en fin d’écriture du recueil précédent, et de tirer sur ce fil pour aller ailleurs. Néanmoins, les thématiques que vous énumérez me rattrapent constamment! Est-ce que ce recueil-ci se démarque des précédents ? Du point de vue des lecteurs, il semble s’être produit quelque chose d’un peu différent, oui. En parlant de mes recueils, ils avaient souvent évoqué l’image des boîtes de bonbons ou de chocolats, en disant qu’ils dégustaient une nouvelle et s’empressaient d’en découvrir une autre aussitôt. Pour Avant d’éteindre, ils m’ont surtout parlé des silences nécessaires qui s’imposaient entre les nouvelles. Une lectrice a même raconté qu’en lisant, elle avait découvert une nouvelle maladie : «l’apnée de la lecture !». Si je comprends bien, c’est comme si chaque nouvelle qui se termine se prolongeait en soi… Ce n’est pas tellement le temps de la lire qui s’étire, comme le temps de la métaboliser qui s’impose.  Et je souhaitais précisément que ce titre, Avant d’éteindre, corresponde au moment où le bruit, la vitesse, le trop plein, sont sur le point de s’arrêter.  On suspend le temps, on pose le doigt sur l’interrupteur, et c’est à cet instant précis que surgit l’histoire qui nous habite, qu’apparaît une scène de notre vie, et que les choses les plus importantes se révèlent. Ou se disent.  Ou s’écrivent… Juste avant d’éteindre. 

Vos personnages sont blessés, meurtris, mais souvent résilients ? Comment expliquer cette capacité de résister aux chocs, de rebondir ?

Cette résilience dont vous parlez, j’ai pu l’observer chez mes personnages tout au long de l’écriture d’Avant d’éteindre. C’était nouveau dans mon écriture. Mes protagonistes avaient toujours été malmenés, mais là, ils semblaient tout à coup avoir plein de ressources. Je pense, par exemple, à cette nouvelle qui s’intitule Si heureux, dans laquelle le personnage-narrateur se retrouve successivement avec un trou dans son pull, une égratignure à désinfecter parce que son vieux chat l’a griffé, et des cloques au plafond de sa salle de bain, alors qu’il prépare un souper pour une amie. Pourtant, il affirme qu’il n’est pas «démoralisé» contrairement à sa voisine. J’aime toujours accompagner mes personnages et, dans ce recueil, il y avait chez eux une sorte de sérénité tout à fait désarmante. Je ne sais pas trop à quoi attribuer ce phénomène. On peut imaginer que le paysage, le contexte moins urbain dans lequel je les ai volontairement placés, ait pu contribuer à cette sérénité. Ou cela peut-il correspondre à une certaine maturité de l’auteure?!

Quelle est la « recette » pour écrire une bonne nouvelle ?

En effet, il est toujours difficile de parler de recettes, en création. Et dans les ateliers d’écriture que j’anime, je fais en sorte que nous puissions dégager des enseignements selon les cas de figure qui se présentent à nous, selon le type d’écriture de chacun et selon ce qui bouge là, sous nos yeux. Il me semble qu’on écrit précisément pour se laisser surprendre par son écriture. Cela ne se produit pas si on reste trop collé au mode d’emploi. Personnellement, si je rechoisis toujours la nouvelle, c’est parce qu’elle me permet d’explorer des moments fugitifs au cours desquels quelque chose se met à vaciller à l’intérieur de soi. On n’est pas en terrain solide. C’est ce moment précis, souvent secret, que je tente de circonscrire en écrivant des nouvelles. Cela ne peut se faire qu’avec une grande économie de moyens. On ne tourne pas autour du pot. Vite, on donne à voir ce qui est difficile à percevoir dans nos vies survoltées. C’est par le biais d’une écriture lente, parce qu’elle se doit d’être extrêmement précise, que l’on parvient à faire exister ces fragments de vie. Oui, paradoxalement, c’est par la lenteur qu’on peut rendre la vitesse fulgurante de l’image.  C’est peut-être ainsi qu’on arrive à créer une nouvelle.

Entretien réalisé dans le cadre des Correspondances d’Eastman, août 2016

© Annie Heminway, 2016


Sylvie Massicotte
[Photo: Eva Soltes]

Sylvie Massicotte vit dans les cantons du Sud-Ouest, au Québec. Écrivain-phare dans le domaine de la nouvelle, elle publie six recueils et reçoit le Prix Adrienne-Choquette 2015 pour Avant d’éteindre, paru aux éditions L’instant même. Elle est également romancière pour la jeunesse et parolière pour de grands interprètes de la chanson. Elle anime des stages d’écriture depuis plus de vingt ans, au Canada et en Europe, donne des conférences, des classes de maître, un cours au Département d’Études littéraires de l’Université du Québec à Montréal, et elle fait partie du comité de rédaction de XYZ. La revue de la nouvelle. Avec le soutien du Conseil des Arts du Canada, elle se consacre présentement à l’écriture de son prochain recueil, tout en collaborant à des spectacles de différentes disciplines dans lesquels ses nouvelles et ses textes de chansons occupent une place singulière. 

www.sylviemassicotte.qc.ca
www.facebook.com/sylviemassicotte.ecriture
 

Annie Heminway

Née en France, Annie Heminway enseigne l’écriture créative, la Littérature-Monde et la traduction en ligne à New York University. Elle est traductrice littéraire, rédactrice à Mémoire d’encrier à Montréal et consultante pour le Festival littéraire international de Montréal Metropolis bleu et Femmes au-delà des Mers à Paris. Elle est l’auteur d’une quinzaine de livres, les plus récents, French Demystified et la série Practice Makes Perfect (New York: McGraw-Hill 2011). Elle est directrice littéraire pour le contenu français du Salon .ll.