Éloge de la faiblesse d’Alexandre Jollien, par Katerine Caron


Éloge de la faiblesse d’Alexandre Jollien est un livre singulier, émouvant, captivant, où l’on saisit que «L’homme est l’ami de l’homme», même si nous naissons avec un handicap visible. Ce philosophe nous relate comment la philosophie lui a montré que la frontière est fine entre la normalité et l’anormalité. Autobiographique, ce récit retrace le cheminement intérieur d’un résilient qui est parvenu, grâce à la philosophie, à faire de son intégration sociale une expérience d’affirmation de soi et de solidarité. Né en Suisse en 1975 avec un handicap moteur cérébral, comment en est-il arrivé à étudier la philosophie à l’Université de Fribourg? Comment a-t-il réussi à «rester debout »?

Alexandre Jollien dialogue avec Socrate. Habilement construit, organique, sans lourdeur, ce dialogue évolue jusqu’à un heureux affranchissement : « Ne pas fuir le handicap. » Ce dialogue révèle aussi la richesse d’un esprit qui apprend en écoutant et, comme tout philosophe, cherche à regarder autrement.

Il commence par voir «l’étrange créature» qu’il est. Sa différence est source de souffrance. Il voit dans le regard des autres un cruel jugement, leurs paroles freinent le plein épanouissement, mais Alexandre Jollien refuse toute forme de pitié, car elle est anesthésiante. Dans l’institution pour personnes atteintes d’un handicap moteur cérébral où il passe dix-sept ans, il se lie d’amitié avec des êtres qui se soucient véritablement d’autrui. Sans pouvoir parler clairement, ils communiquent de façon intègre et généreuse. Un regard complice, une main aidante tissent des liens rassurants.

Grâce à un effort continuel visant à ne pas accumuler les « expériences qui fuient la réalité » sans en «considérer le sens profond, la signification, les conséquences qu’elles ont sur nous et notre entourage», il a aussi réussi à « comprendre », dans le sens hébreu du terme qui veut dire « goûter ». Selon lui, se connaître, « c’est s’imprégner de sa propre histoire pour lui donner un sens, une signification.»

À l’université, en ne fuyant pas son handicap et en affirmant délicatement son besoin d’aide, il s’est fait de véritables amis : «Au cœur de ma faiblesse, je peux donc apprécier le cadeau de la présence de l’autre et à mon tour, j’essaie avec mes moyens de lui offrir mon humble et fragile présence.» Être normal, est-ce répondre aux codes d’un milieu? Peu importe d’où l’on vient, être heureux, être normal, c’est sans doute être bien avec son histoire et ne pas désirer autre chose que ce que l’on a déjà.


Bio :

Spécialiste de la philosophie hellénique, Alexandre Jollien donne des conférences axées sur le thème de la différence et de la communication et intervient dans le cadre du rapport au handicap, notamment dans le monde du travail. Il vit en Corée avec sa femme et ses trois enfants et a publié en mars 2015 Vivre sans pourquoi : itinéraire spirituel d’un philosophe en Corée.

Éloge de la faiblesse, Les Éditions du Cerf, France est paru en 1999. Ce premier ouvrage a été accueilli par le prix Mottart de l’Académie française de soutien à la création littéraire et le prix Montyon 2000 de littérature et de philosophie.

Alexandre Jollien a publié trois autres ouvrages, Le Métier d’homme, La Construction de soi, Le Philosophe nu, et Petit Traité de l'abandon: Pensées pour accueillir la vie telle qu'elle se propose.


© 2015, Katerine Caron

Photo : Virginie Tardif.

Katerine Caron est romancière et poète. Elle a publié un roman aux Éditions du Boréal, Vous devez être heureuse, qui a été nominé pour le Prix du Gouverneur Général et le prix Anne Hébert. Elle a publié deux recueils de poésie aux Éditions du Noroît: Cette heure n’est pas seule et Encore vivante. Elle a fait son mémoire de maîtrise sur la lumière dans la poésie de Saint-Denys Garneau. Projet en cours: boursière du Conseil des arts et des lettres du Québec, elle révise le manuscrit de son deuxième roman.