UN PRINTEMPS CHAMOISISÉ, par L Scott Lebourdais


L’Émerveille de moi s'est emparé, par une porte entrebâillée...

au cours des mois derniers dans l’atelier en ligne axé sur Patrick Chamoiseau avec la chevalière française, Annie Heminway. Une expérience répétée avec bonheur les quatre dernières années, une initiative de la professeure à New York University de concert avec Metropolis Bleu. Je participe à ce Festival Littéraire International depuis sa création, attirée dès le départ par sa facture inédite, multilingue, la présence du grand public, d'auteurs émérites et de conférenciers érudits tous épris de littérature. Je rends hommage à sa fondatrice Linda Leith, visionnaire qui a contribué et contribue encore à l'évolution du Festival vers son envergure actuelle, et je salue à la fois le talent et le dévouement des maîtres d'œuvre de l'événement annuel. Une vaste fenêtre littéraire pour les amoureux inconditionnels des mots et de leurs expressions multidimensionnelles en différentes langues.

...laissant entrevoir l'immensité d'une œuvre achevée. Et je me suis laissée emporter sur les vagues de son océan imaginaire et dériver vers des rivages émotionnels inattendus. Joies de la lecture, de la découverte de Patrick Chamoiseau.

Pur ravissement en vertu de la flamboyance du vocabulaire, la virtuosité lexicale et la poésie émaillant les textes. Pour la profondeur et la rigueur de son propos. Pour cette plume voltigeant sur des registres aussi divers que foisonnants et formant des bulles de sentiments complexes. Pour l'alchimiste-explorateur des perceptions d'antan et des faits de l'histoire. Pour l'habileté exceptionnelle à démêler l'écheveau des fils de la mémoire recréant la trame du tissu martiniquais tant singulier, le sien, que pluriel. Pour la brillance et la minutie apportées dans sa reconstruction du monde de son enfance à Fort-de-France, le regard tendre et la finesse des observations. Les lieux où l'on habite, enfant en particulier, puis au fil des expériences-clés de la vie nous façonnent, parfois à notre insu; chose certaine ils nous habitent. Les racines chamoisiennes sont bien ancrées en Martinique, mais il en a forgé combien d'autres aériennes au gré des influences externes, de son ouverture à tout terreau fertile de l'univers. La ramure de l'écrivain-penseur, s'est développée, fraternelle et universelle, solidaire, libre, humaine, dans l'atmosphère de sa «diversalité». Dans ses livres, les néologismes chamoisiens sont autant de surligneurs des nouvelles dimensions des réalités de notre monde.

L'expression de l'imaginaire d'un esprit fin! le creuset d'influences complexes, une intériorité où les questionnements trouvent leurs résolutions mûries par le temps. Patrick Chamoiseau est un artiste essentiel de notre temps auquel je souhaite rendre hommage. Il m'apparaîtrait présomptueux de juger de l'ensemble ou de parties de son œuvre. Je ne peux qu'exprimer à grands traits L’Empreinte mémorable laissée par la lecture de quelques ouvrages de cet écrivain. Un coup de cœur, aux longs échos, catalyseur de questionnements et d'espoirs pour notre monde en ce printemps 2015. Tenter son «simplifier sans réduire».

Au fil des pages, la parole est reine et pour mieux appréhender la richesse des thèmes choisis le néophyte se doit de rafraîchir quelques connaissances sur le colonialisme et l'esclavagisme. S'imprégner des définitions fournies par l'auteur lui-même, et d'autres tels Césaire et Glissant, de la créolité et de la négritude. Béké n'est pas nègre marron!  Son regard est toujours empreint de respect et de considération pour l'humble, l'authentique ou le marginal. Il parle aussi de «l'exaltation de l'unité qui va de pair avec la glorification de la diversité».

Solibo Magnifique. La langue créole au cœur du récit, la volubilité des personnages et l'aura même de Solibo, Maître incontesté de la parole expriment son attachement, l'importance, le sens même de la créolisation. Le conteur célébré incarne à lui seul le pouvoir cohésif de la langue parlée, langue du cœur et des sentiments. Depuis ses origines, une langue de relation entre frères voués au même sort, un refuge communautaire, un bastion vis-à-vis des «déshumaniseurs», un legs pour les descendants.

L'identité antillaise et la créolité ne sont pas que le fruit des colonisations: «Elle procède de la rencontre aux Îles d'hommes apportant des éléments culturels de tous les horizons, qui se métissent et inventent […] » de nouvelles réalités.

La langue créole n'existe que par la parole. «Et l'oralité, écrit Chamoiseau, est notre intelligence, elle est notre lecture du monde.» Or, la parole du conteur se perd. Solibo meurt. C'est l'icône d'une parole de résistant, recelant « un système de contre-valeur, contre-culture, portant le témoignage du génie ordinaire appliqué à la résistance, dévoué à la survie.»

« Demeure alors, écrit-il, des lambeaux de mémoires orales [...] qui ont subi les effets de la francisation et de diverses aliénations et qui surtout semblent en voltige permanente où aucune approche systématique, rationnelle, méthodique de récupération n'existe en Martinique.»

Pourtant, il m'apparaît être le plus vocal des chantres de l'oralité! écrite. Il l'honore. Et il est également un virtuose de la langue française. Si d’après lui, le passage de l'oral à l'écrit engendre dans tous les cas une perte, pour un lecteur, il n'y a pas de perte de sens, bien au contraire, et le résultat est convaincant. Chamoiseau est LE maître de l'oralité, il distille dans son œuvre son art d'écrire particulier. Une création linguistique pas à proprement parler une transcription, mais pour reprendre la formule de Kundera, une langue chamoisisée.

Dans Une enfance créole II, Chemin d’école, Chamoiseau brosse un portrait saisissant de l’assujettissement du créole au français. Au nom de l’essentielle francisation en classe, la domination s’insinue dans les jeux des enfants même en dehors de la cour d’école, se pratique l’arasement de toute velléité d’expression spontanée ou jubilatoire. Si ce n’était de sa poétique singulière, le récit des premières années d’école du négrillon serait d’une grande tristesse, mais son regard critique se pose à travers les yeux d’un enfant candide, pimpant, et combien éloquent de vérité.

Sans doute un réflexe d'Occidentale sans histoire d'oppression et d'asservissement séculaires; ayant vécu peu de questionnements identitaires, une heureuse francisation à la maison et à l'école, avec en sus, une certaine innocence, j'ai éprouvé quelque gêne à cibler le français comme langue dominatrice. Car c'est à la fois ma langue du cœur et de la raison au sens d'expression privilégiée. Ma langue maternelle. Et je parle aussi l'anglais.

Il faut dire qu'au Québec, nombre de gens ont vécu une existence, des situations de travail, nommément, où le français était considéré comme un langage d'inférieurs: notre créole! L'anglais des dirigeants, la langue dominante, était la seule voix digne de considération («Speak white!») ou encore la seule voie d'émancipation sociale et économique.  Les temps ont changé Dieu merci, mais la question linguistique conserve toujours son pouvoir catalyseur de discussions enflammées. Dans les années 1970, c'était le Joual versus le Bon Parler français deux adéquations entre niveau langagier et statut social. De nos jours, se greffe aux débats une subtilité d'ordre identitaire exigeant, semble-t-il, l'obligation de choisir  un modèle unique devenant l'étalon de mesure pour la nation entière. S'est installée une espèce de bipolarité quant au niveau du langage souhaité et souhaitable, le bon versus l'authentique genre «français classique québécisé» versus «français populaire sacres à la clé» exécré, vilipendé par les uns, porté en étendard par les autres. Or, cette société de huit millions d’âmes ne constitue pas un bloc monolithique et les préoccupations linguistiques privées, publiques, ou de créations artistiques ne cesseront d’évoluer. La coexistence de niveaux de langage existe existera toujours...ils suivront leur propre rythme et celui de leurs usagers, car toutes les langues ont des capacités d'expressions similaires comme outils de communication. Le français est multiple, et ce à plusieurs niveaux, comme pour toutes les langues, pauvre dans sa forme commune, mais riche dans sa forme éduquée.

Il existe cependant peu de commune mesure entre l'histoire de notre jeune nation d'Amérique et celle du peuple martiniquais. Entre le statut de la langue française et celui de la langue créole. Par bonheur pour nous, outre le créole, l'érudit Chamoiseau utilise la langue de Molière et crée des liens avec son lectorat, des ponts avec combien de groupes de toutes provenances et en divers lieux. Et combien de passerelles de contacts nourriciers se créent à chaque instant, grâce à l'univers globalisé virtuel? Il rayonne en plusieurs lieux sur notre planète…

Peut-être existe-t-il dans son œuvre une dualité inextricable dans cette maîtrise particulière à la fois de la langue du dominé et de celle dominant et aussi une source de malaise, voire de souffrance. Ne dit-on pas «parler le même langage» quand on échange avec son cœur...Se comprendre à demi-mot...tout comme l'on partage avec d'autres sur la même longueur d'onde, avec un bagage conceptuel, des notions, des vocabulaires similaires ou des expériences congruentes.

De plus, avec la fulgurance du verbe de Cham, si par malheur le niveau d'alphabétisation des conteurs ou des champions de la parole ou celui des lecteurs mêmes est limité, le langage chamoisien devient hermétique...inaccessible pour les «précieux trésors à conserver».

Dans Écrire en pays dominé, toutes les phrases supportent ou ajoutent à sa rhétorique. Les paroles, les mémoires sont individuelles et collectives. «Seule urgence en moi: comprendre ce qui nous était arrivé, mieux appréhender ce que nous étions, mieux explorer notre existence.»

Ce livre contient sa démarche littéraire, son itinéraire artistique, dira-t-il en interview. Je dirais un ouvrage colossal! Exceptionnel dans sa forme unique, trois livres en un. Sûrement pas au sens de livres au rabais, mais du condensé, de la haute définition, des mégapixels, une matière à réflexion, du matériel à méditer.

Dans cette chorégraphie époustouflante, trois «cadences».

Celle du narrateur-conteur, qui revisite son enfance, son adolescence, ses influences, son univers, son peuple, ses premiers ouvrages de poésie, son militantisme, ses désillusions, ses frères, bref son cheminement de vie, sans fausse pudeur «il se lance à son abordage» avec «la voracité d'une force utile.» Il dépeint avec sa finesse d'observation et poésie coutumières plusieurs réalités: celles de l'enfant de Fort-de-France, de l'Église, de l'abbé Labat, des Quimboiseurs, des colibris, des esclaves, des relations humaines, de la domination du et par le français («la langue qui ne sait pas quoi mettre dans la bouche des nègres-de-terre et qui assiège mal les événements de leur esprit»), de l'évolution de la société, des sociétés, bref un kaléidoscope haut en couleur. «L'Écrire appelle l'arrière mémoire». Il poursuit sa quête, assume son devoir de mémoire malgré les douleurs de la découverte et le vertige associé aux prises de conscience.

La seconde cadence est une séquence richissime, aussi révélatrice d'âme. Elle débute toujours par «Le vieux guerrier me laisse entendre: ...». Ce personnage bien vivant! rit, soupire, siffle, lève la voix, cannelle brûlée, ou «sa voix tressaille, et s'impose comme un vent de pommes-roses» ou parle d'une voix éteinte, exulte, alcool de gingembre étoilé. Sereinement en dépit de tout le passé, il entretient un dialogue continu avec (et par) Chamoiseau selon les préoccupations, questionnements, le sujet du moment, de la page. Ses commentaires portent sur le passé, Avant d'Afrique, la négritude, les Avants d'Amérique, d'Asie, d'Europe, les origines multiples, le présent, l'économie, les enjeux des nations, la flambée des communications à l'échelle planétaire, des technologies, des avenues de solutions aux problèmes et encore et encore. Le vieux guerrier explique, discute, argumente avec sagesse, un brin d'ironie, sans amertume, avec humour et tendresse. Pour mieux connaître le monde et se connaître lui-même. Des réflexions, des analyses pointues regroupées sous le vocable_ Inventaire d'une mélancolie.

Et la troisième cadence, les livres endormis « la pulpe vivante des pages» : livres aimés, auteurs aimés «tant de lectures depuis l'enfance m'ont laissé mieux que des souvenirs: des sentiments. Mieux qu'une bibliothèque: une sentimenthèque.» Un terme tout chamoisien, poétique, limpide et chaleureux. Il s'agit d'extraits de livres des auteurs qu'il a lus, je dirais, lus avant d’intégrer sa négritude et sa créolité, par curiosité, tout jeune, stimulé par sa manman Ninotte ou au cours de sa scolarisation, et aux étapes charnières de sa vie. « LES LIVRES ENDORMIS, où l'enfant qui lisait va devoir tout relire […] », quand il les reprend, il saisit « la pulpe vivante des pages», relate ses influences, ses marqueurs de temps. La longue liste des auteurs de multiples univers, époques et origines, de différents lieux (au sens chamoisien: Le Lieu n'est ni Nation, ni Territoire), témoigne de la vaste culture littéraire et de la profonde curiosité intellectuelle de Chamoiseau. Des extraits bien sentis: témoins, plaidoyers, allégories, combats, débats, poésies, tous déterminants dans la quête et le cheminement de l'artiste. Quelques-uns pour exemple: Césaire («notre père à tous, phare de conscientisation, étendard de liberté»), Glissant, Apollinaire, La Fontaine, Kundera, Joyce, Héraclite, Shakespeare, García Marquèz, Keats, Neruda, Pa Kin, Branislav Nusic, Rimbaud...impressionnant! «Le livre endormi ne va pas modifier le monde, mais son lecteur.»

À l'instar de la pléiade d'auteurs cités, Chamoiseau est éloquent, émouvant. Il met au service de son art, une capacité d'assimilation hors-norme, et surtout une sensibilité et une acuité dans sa capacité d'analyse. Il jette un éclairage inspirant sur les enjeux et développe des modèles relationnels fort utiles.

Avec Césaire il partage sûrement la puissance poétique, prophétique, une espérance malgré une conscience tragique. Son imaginaire pluriculturel, son humanisme disposent d'une multitude d'amarres pour attacher quelque navire qui croiserait dans ses parages et l'amener à bon port. J'arrive à quai... je repartirai vers d’autres rivages…

« De Yourcenar : Du paragraphe, cueille les mots, et cueille encore, jusqu’à ce que la lumière lève sobre du dedans ».  Sentimenthèque.
 

© 2015, L Scott Lebourdais

L Scott Lebourdais est agronome, graduée de l'Université Laval, à Québec en 1969, détient un MBA des HEC et un diplôme en traduction de l'Université McGill, à Montréal. Passionnée de littérature et des mots depuis toujours, l'écriture s'avère son moyen d'expression préféré. «L'écriture me permet de réfléchir et préciser ma pensée, dénouer des émotions, découvrir, pour moi-même ou pour communiquer et partager avec des autres des idées, des constats, de vraies parcelles d'âme, des meilleures ou des pires.»

De sa souche maternelle des Îles de la Madeleine, elle a hérité d'un immense attachement pour la mer et les vastes horizons. Son environnement le plus inspirant et des lieux de ressourcement.