Le paradis ? Relatif, mon cher Watson ! par Gisèle Kayata Eid



 

Il est 19 heures, et chez les Farfour ce soir, tous écoutent les informations alarmantes et en discutent à haute voix. Une quinzaine de personnes doivent résoudre sur-le-champ leurs problèmes et gérer leur départ précipité.

Il faut savoir que la guerre faisait rage ce juillet 2006. Les bombardements s’intensifiaient et les chancelleries devenues soudain très soucieuses avaient lancé le mot d’ordre : « Sortir tous les ressortissants étrangers du pays ». À l’ambassade du Canada, c’est le sauve-qui-peut. Tous les détenteurs de la citoyenneté canadienne et leur famille à charge, apeurés par ces décisions diplomatiques extrêmes, s’inscrivent à l’évacuation. Branle-bas de combat, de valises, de portes qui se ferment et de maisons qui se vident. Des dizaines de milliers de personnes sont concernées par ce rapatriement au pays de l’érable, dont évidemment les Farfour.

Ici donc, il y a Claude, le maître de céans aux deux bras cassés. Tombé d’une échelle  une semaine auparavant, il négocie tout, jusqu’à la façon de lui gratter le dos. Dynamique et agité de tempérament, il souffrait d’être amoindri et martyrisait par la même occasion son entourage par son impatience. Lui qui dirigeait tout se trouvait soudain à la merci des uns et des autres. Très nerveux, il a de la difficulté aujourd’hui à prendre une décision. Il est bien obligé d’écourter ses vacances, mais comment quitter dans ces conditions, sur un bateau de fortune, et, de surcroît, si précipitamment ?

Sa femme, la maîtresse de maison, n’est pas logée à une meilleure enseigne. Sciée par une hernie discale, elle doit rester allongée. Châtelaine quasi paralysée, elle ne règne sur  son domaine que par sa voix. Elle ne peut aller loin avec son mal de dos et ses matelas improvisés. Et la folle équipée qu’elle a vue la veille à la télé n’est pas pour la réconforter. Entassée sur une navette de fortune, la première « cargaison » de Canadiens évacués n’était pas pour calmer ses appréhensions

Carole, sa belle-sœur est là aussi. Canadienne également, mais qui ne veut pas être concernée par le rapatriement. Récemment opérée d’un cancer du sein, elle tient mordicus à arracher ses points de suture, quitte à faire péter sa plaie. Elle gratte, se plaint et, pour changer, panique. Elle veut à tout prix en discuter avec celui qui se trouve là ce soir, un peu par hasard, mais surtout pour sa chance,  son chirurgien.

Ce dernier a pourtant d’autres soucis en tête. Il doit absolument faire authentifier les photos de ses enfants par Claude, pour pouvoir prendre le bateau, et aucun passeport n’est prêt. Son vieil ami avec une seule et unique phalange fonctionnelle, le pouce,  incommodé et assourdi par le brouhaha du salon, se trompe avec les prénoms des enfants et s’emporte de plus belle. De quoi rendre dingue le requérant qui doit aussi régler un autre souci : l’inquiétude de son épouse. La jeune femme avait déposé son passeport à l’Ambassade pour le régulariser, avant que les routes ne soient coupées et se retrouve, dans cette cohue, sans aucun papier d’identité valide. Leurs trois gamins, gigoteurs contenus, lorgnent sur la table du salon les chocolats que personne n’a la présence d’esprit de leur proposer. Silencieux et frustrés, ils n’ont qu’une envie : décamper de cette maison de fous.

Cette maison dans laquelle certains souffraient de préoccupations d’ordre existentielles.

Marlène, la touriste canadienne, venue pour un voyage d’agrément, a vécu les affres de l’enfer en se précipitant au port, le premier jour de l’annonce de l’évacuation. Après cinq heures sous un soleil de plomb a faire vainement des coudes pour monter sur le canot apprêté, elle en est revenue bredouille et malade. Elle qui était venue passer ce qu’elle croyait être un un séjour de rêve, se demande avec effroi si un jour elle retrouvera sa Belle province et son paisible village bordé par la piscine municipale et la patinoire voisine.     

Pamela, l’amoureuse, est affolée par ce départ imminent. Elle suit scrupuleusement les nouvelles dans l’expectative d’un miracle inespéré. Elle n’arrive pas à croire que ses parents ont répondu  « oui » à la dame qui a téléphoné de l’Ambassade pour annoncer son trépas : « Si vous voulez quitter pour le Canada, avec votre famille, il faudra être demain au port de Beyrouth à  huit heures du matin. »    Rien que l’idée de quitter son amour l’angoisse.  Et chaque fois qu’on évoque les adieux, elle gémit dans son coin et se cache des regards torves de l’assistance. 

Dans cette assistance, il y a aussi la cadette des Farfour, Caroline qui, pour noyer son angoisse, joue du piano. C’est beau, poignant et surtout tonitruant.  Elle essaye de couvrir la voix du journaliste à la télé qui détaille scrupuleusement l’intensité, le rythme, la localisation des obus. Ce pilonnage sourd, ces colonnes de fumée à l’horizon et ces immeubles qui s’écroulent comme poussière sur l’écran la terrifient. Les déflagrations qui se rapprochent lui crampent les tripes… Et la font redoubler de notes et octaves frénétiques ! Ce qui n’est pas pour calmer l’audience, bien au contraire.

Surtout pas son frère Émile atteint d’un accès inopiné de fièvre. Entre son mal de tête et ses 40 degrés, il traîne une face d’enterrement, ce qui n’est pas peu dire vu la conjoncture apocalyptique. Mort de fatigue, la mort des autres, même si elle se compte par centaines ce soir-là, ne l’intéresse plus. Il ne pense qu’à une chose : comment être debout demain pour sacrer son camp et réintégrer son université au Canada. Il a lutté fort pour obtenir sa place et il n’est pas question de rater le train… ou le cas échéant, le bateau.

Près de lui, comme pour lui saper toute énergie, le cousin, chauffé à blanc, raconte les pires atrocités qui attendent ceux qui resteront sur place. Faut croire que lui rêve depuis longtemps de sortir du pays. Il ne connaît pas le Canada, mais a juste hérité de la citoyenneté à sa naissance. Pour lui ce départ était une occasion en or de sacrer son camp… Sans même devoir en convaincre son père !

Ce dernier, enfoncé dans un canapé comme pour mieux disparaître, est pensif. Il a beau titiller sa moustache, il ne voit pas comment jongler avec ses deux boutiques, tout plaquer là et s’en aller. Pas plus que sa femme, impassible, qui pense à sa mère, emprisonnée chez elle, en zone sinistrée, pratiquement paralysée et impotente. Comment quitter dans ces conditions familiales si désastreuses ?

Serge, lui a un billet d’avion en bonne et due forme. Il est bien et bel inscrit à l’Université de Montréal, mais se demande comment il va pouvoir s’y rendre. Les Canadiens ne peuvent l’embarquer puisqu’ils ne le reconnaissent pas comme un des leurs et les Libanais ne lui assurent aucune sortie sécuritaire du pays. Toutes les routes sont pilonnées et l’aéroport fermé. Venu à la pêche aux informations, le jeune ami de la famille veut tout savoir soudain sur les conditions, les suppositions, les supputations, les spéculations des citoyens, des immigrants, des étudiants… Il s’impatiente et ose de temps en temps une question. Personne ne lui répond.  Personne ne l’écoute. Il doit rentrer chez lui avant la nuit, avant que les bombardements n’augmentent.  
 

Et il y a Victoria.

Victoria qui ne veut pas partir. Non. Pas question. Elle ne bougera pas.Elle ne quittera pas cette maison qu’elle a récurée, bichonnée pendant toutes ces années, alors que ses occupants couraient les routes et sillonnaient les airs. Bien installée dans son rôle de domestique, elle attifait tous les coins qu’elle seule d’ailleurs connaissait. C’est elle qui savait ce qui était oublié dans les greniers, elle seule qui pouvait déterrer la vis perdue de la machine à fouetter les œufs et rien qu’elle qui pouvait dire avec précision s’il restait assez de farine, de papier toilette ou de cannettes de bière. Tous vivaient et passaient les vacances dans la demeure, mais elle seule en jouissait pleinement. Les vêtements, les victuailles, les outils, les souvenirs et jusqu’aux cadeaux  étaient passés sous sa main. Elle centralisait tout dans la maisonnée, dénichait le tournevis de Monsieur aussi aisément que les raquettes de tennis du Fils qu’elle seule savait être dans la valise au sous-sol.

Victoria était  la maîtresse des lieux qui attendait l’été pour planter les grains, s’amuser à mettre des tuteurs aux tomates, cueillir les concombres, en faire des marinades. Victoria dressait la table sur la véranda, étendait le linge au soleil, traînait sur son balcon les nuits de chaleur quand tout le monde était sorti… 

Elle décida donc de garder la résidence et de ne pas prendre le bateau que son ambassade avait affrété pour ses concitoyens. Les grands chamboulements, elle en avait vécu suffisamment quand elle a quitté sa brousse, il y a dix ans, pour venir travailler comme femme de ménage là où elle pouvait au moins manger à sa faim. Ici, elle avait trouvé logis et pitance. La guerre était un moindre mal et, dans ce pays, elle faisait souvent partie du décor. Elle pensait bien que dans quelques jours, « ils » se calmeront et que tout rentrera dans l’ordre. D’ailleurs, alors que tout ce monde gesticule, bougonne, geint, s’énerve et s’inquiète, elle, imperturbable, sous son chapeau de paille,  elle,  pulvérise Son jardin.

Parce que bien entendu, après le départ, le lendemain, de tous ces enfoirés qui saccageaient son calme, c’est elle qui prit possession de la propriété. En paix, parmi les fleurs et les plantes, elle évoluait d’un légume à un fruit. Elle rêvait à son aise sous les vignes alourdies et s’endormait à l’ombre du pommier en suçotant des figues dorées. Elle lézardait au soleil sur la balançoire et quand les combats s’amplifiaient elle rentrait se cacher. Elle n’écoutait pas la radio qui baragouinait dans une langue qu’elle ne comprenait pas.  Pas plus qu’elle ne suivait les infos pour la même raison. La guerre pouvait faire rage, tant qu’elle ne l’atteignait pas directement, elle n’en était pas concernée. Elle vivait entre ciel et terre, libre de son temps et de ses pensées. Elle régnait en seigneur sur son territoire, sur ce coin de paradis que tous avaient si rageusement largué… D’ailleurs n’avait-elle pas l’habitude de recevoir les invités de ses maîtres en chantonnant : « Welcome to paradise ! » ?

© 2015, Gisèle Kayata Eid
Crédit photos: Gisèle Kayata Eid
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Gisèle Kayata Eid est libano-canadienne. Elle partage sa vie entre le Liban et le Canada... et tous les autres pays qu’elle visite. Journaliste de profession, elle a été pigiste, chroniqueuse littéraire à la télévision et rédactrice en chef d’un magazine social. Actuellement, elle est correspondante à Montréal de deux groupes de presse : Elle Oriental et Magazine. Elle est également chargée de cours à l’Université Saint-Joseph où elle enseigne au Master en Info-com. Animatrice d’ateliers d’écriture, elle a déjà publié trois essais  : Accommodante Montréal (Éditions Humanitas, Qc, 2008) qui raconte en une cinquantaine de récits la vision d’une immigrante sur la ville ;  Cris..se de femmes (Éditions Fides, Qc, 2010), un essai qui aborde le vécu et plus spécialement les états d’âme des femmes orientales et Kibarouna, Dialogues avec nos aînés (2012, Tamyras, Fr) dans lequel des personnes de plus de 75 ans témoignent sur le fait de vieillir. Elle a un roman en voie de publication : une histoire d’amour entre une Canadienne et un Africain.