Most Recent Postshttp://www.lindaleith.com/Most recent posts.en-usOnzième lettre d’Israël, par Chantal Ringuet http://www.lindaleith.com/posts/view/276?lang=FRhttp://www.lindaleith.com/posts/276<p> L&rsquo;un des &eacute;crivains les plus renomm&eacute;s d&rsquo;Isra&euml;l, l&rsquo;&eacute;crivain Etgar Keret est aussi un auteur prolifique. Son &nbsp;&oelig;uvre &nbsp;est compos&eacute;e principalement de romans et de nouvelles, lesquels sont traduits dans vingt-neuf langues et dans trente-quatre pays. En fran&ccedil;ais ont ainsi paru chez Actes Sud, les recueils de nouvelles <em>Crise d&rsquo;asthme</em> (2002), <em>Un homme sans t&ecirc;te et autres nouvelles</em> (2005) et <em>Au pays des mensonges </em>(2011), pour ne nommer que ceux-l&agrave;. Etgar Keret &eacute;tait de passage en mai 2013 &agrave; Ottawa et &agrave; Montr&eacute;al (notamment dans le cadre du Festival litt&eacute;raire Metropolis Bleu). Mais c&rsquo;est &agrave; J&eacute;rusalem, en 2012, alors que se tenait le <em>3rd International Writers Festival</em>, qu&rsquo;il m&rsquo;a accord&eacute; cet entretien impromptu.</p> <p> La veille, Keret avait anim&eacute; une rencontre litt&eacute;raire avec l&rsquo;&eacute;crivaine am&eacute;ricaine Aimee Bender, au cours de laquelle il avait fait des r&eacute;v&eacute;lations troublantes &agrave; propos de son p&egrave;re, d&eacute;c&eacute;d&eacute; six semaines auparavant. Pendant la Seconde guerre mondiale, ce dernier, &nbsp;juif polonais, avait pass&eacute; quelque six cents jours cach&eacute; dans un trou creus&eacute; au fond d&rsquo;une cour, o&ugrave; des Polonais venaient lui apporter des vivres, et cela jusqu&rsquo;&agrave; ce que les Russes viennent le lib&eacute;rer. Sa m&egrave;re, quant &agrave; elle, a vu l&rsquo;ensemble de sa famille p&eacute;rir durant la Shoah. Mais, par le pouvoir des mots, Etgar Keret a su transformer la blessure dont il avait h&eacute;rit&eacute; des deux c&ocirc;t&eacute;s de sa famille. Entretien avec un &eacute;crivain que l&rsquo;on qualifiera, avec justesse, d&rsquo;&nbsp;&laquo;&nbsp;adorable&nbsp;&raquo;, voire de &laquo;&nbsp;g&eacute;nial&nbsp;&raquo;.</p> <p> <strong>CR. Vous &ecirc;tes actuellement l&rsquo;un des &eacute;crivains isra&eacute;liens les plus renomm&eacute;s dans le monde et vos ouvrages sont traduits en une trentaine de langues. Comment ce succ&egrave;s a-t-il chang&eacute; votre vie et votre &eacute;criture ?</strong></p> <p> <strong>EK.</strong> L&rsquo;&eacute;criture demeure un acte tr&egrave;s priv&eacute;. Lorsque j&rsquo;&eacute;cris, je ne me pose pas de questions concernant la r&eacute;ception de mes textes par le public. Ce sont les histoires elles-m&ecirc;mes qui m&rsquo;habitent. Mon fr&egrave;re, qui a lu l&rsquo;ensemble de mes ouvrages, m&rsquo;a dit avoir remarqu&eacute; que dans le premier recueil, les histoires se d&eacute;roulent dans les autobus; dans le deuxi&egrave;me, elles sont camp&eacute;es dans les taxis; et dans le troisi&egrave;me, elles se d&eacute;roulent dans les avions. En ce sens, il estime que l&rsquo;&eacute;volution de ma situation socio-&eacute;conomique se refl&egrave;te dans mes ouvrages. En m&ecirc;me temps, il a remarqu&eacute; que le fait de gagner plus d&rsquo;argent n&rsquo;a pas rendu ma vie plus facile (rires). L&rsquo;&eacute;criture repose sur les conflits que nous entretenons avec la vie; ces conflits perdurent, certes, mais la fiction, elle, change.</p> <p> <strong>CR. Dans quelles circonstances avez-vous commenc&eacute; &agrave; &eacute;crire ?</strong></p> <p> <strong>EK. </strong>C&rsquo;&eacute;tait durant mon service militaire. Auparavant, j&rsquo;avais fait des &eacute;tudes en math&eacute;matiques et en physique. Je me destinais &agrave; &ecirc;tre un ing&eacute;nieur. Et puis, j&rsquo;ai d&eacute;cid&eacute; de m&rsquo;enr&ocirc;ler dans l&rsquo;arm&eacute;e. L&agrave;, j&rsquo;ai eu des probl&egrave;mes d&rsquo;insubordination; j&rsquo;ai &eacute;prouv&eacute; des difficult&eacute;s &agrave; ob&eacute;ir &agrave; l&rsquo;autorit&eacute;. Il &eacute;tait vital pour moi de conserver mon individualit&eacute; dans un syst&egrave;me qui n&rsquo;affiche aucune tol&eacute;rance envers l&rsquo;individualit&eacute;. L&rsquo;&eacute;criture m&rsquo;a alors permis de m&rsquo;exprimer d&rsquo;une mani&egrave;re tr&egrave;s positive.</p> <p> <strong>CR. Raconter des histoires est un art dans lequel vous excellez. Quel r&ocirc;le ce talent joue-t-il dans votre vie ?</strong></p> <p> <strong>EK. </strong>Presque toutes les histoires rendent compte de ce que l&rsquo;art de raconter des histoires peut nous apporter dans la vie. &Eacute;crire peut &ecirc;tre un rempart contre la solitude, mais aussi l&rsquo;accro&icirc;tre&nbsp;: lorsque l&rsquo;on prend en charge la vie de personnages fictifs, on peut se sentir vide. Cela permet aussi de se prot&eacute;ger&nbsp;: par exemple, l&rsquo;un des personnages de mon dernier ouvrage se prot&egrave;ge en s&rsquo;inventant une autre vie. L&rsquo;&eacute;criture permet de relier des objets et des choses qui n&rsquo;ont pas n&eacute;cessairement de lien entre eux d&rsquo;un point de vue objectif; cela permet de cr&eacute;er du sens dans votre vie. Par exemple, apr&egrave;s vous avoir rencontr&eacute;e, je peux m&rsquo;imaginer que nous tombons amoureux, que nous vivons une belle histoire d&rsquo;amour, alors que nous n&rsquo;allons peut-&ecirc;tre pas nous revoir.</p> <p> <strong>CR. Comment qualifiez-vous la relation entre les mots et les images dans votre travail?</strong></p> <p> <strong>EK. </strong>Les images sont souvent le point de d&eacute;part de mon travail. Une fois qu&rsquo;elles sont pr&eacute;sentes, je tente de les mettre en mots. Au d&eacute;part, j&rsquo;avais pratiquement besoin d&rsquo;une absence de limites. Puis, en travaillant les images dans un texte, je me suis rendu compte que je peux obtenir des choses durant ce processus. Il n&rsquo;y a rien de perdu d&rsquo;avance. Les mots jouent parfois un r&ocirc;le peu important dans ma vie; mais ce sont des symboles tr&egrave;s forts. Il y a quelques ann&eacute;es, je s&eacute;journais au New Hampshire, dans le cadre d&rsquo;une r&eacute;sidence d&rsquo;&eacute;crivain. Les studios &eacute;taient tr&egrave;s beaux et la vue &eacute;tait magnifique. Un &eacute;crivain est venu dans mon studio et il a remarqu&eacute; que j&rsquo;avais plac&eacute; mon ordinateur dans un angle particulier, qui donnait sur les toilettes. Il m&rsquo;a demand&eacute;&nbsp;: &laquo; Pourquoi places-tu ton ordinateur &agrave; cet endroit, au lieu de le placer devant la fen&ecirc;tre?&nbsp;&raquo; Je lui ai r&eacute;pondu&nbsp;: &laquo;&nbsp;Lorsque j&rsquo;&eacute;cris, je suis ailleurs &raquo;. Je me retrouve alors dans un monde int&eacute;rieur qui est compl&egrave;tement textuel.</p> <p> <strong>CR. J&rsquo;ai lu quelque part que parfois, vous r&ecirc;vez &agrave; des mots. De quel type de mots s&rsquo;agit-il ? Ces mots r&ecirc;v&eacute;s vous ont-ils inspir&eacute; des histoires dans le pass&eacute; ?</strong></p> <p> <strong>EK. </strong>Il y a un lien tr&egrave;s fort entre les r&ecirc;ves et les mots. Je ne contr&ocirc;le ni les uns ni les autres. Et puis, les r&ecirc;ves sont directement li&eacute;s &agrave; l&rsquo;inconscient. Cela me rappelle un r&ecirc;ve que j&rsquo;ai fait il y a quelque temps. J&rsquo;entrais dans l&rsquo;appartement d&rsquo;un ami&nbsp;: des mots &eacute;taient dispos&eacute;s sur le divan, que cet ami qualifiait de &laquo; tr&egrave;s hip &raquo;. J&rsquo;allais m&rsquo;asseoir sur les mots. Ensuite, il m&rsquo;a apport&eacute; une tasse de caf&eacute; ; j&rsquo;ai commenc&eacute; &agrave; boire le caf&eacute;, et sur la tasse &eacute;tait inscrits les mots &laquo;&nbsp;tasse de caf&eacute;&nbsp;&raquo;. C&rsquo;est comme si je commen&ccedil;ais &agrave; boire les mots. Mais je dois vous avouer que ce r&ecirc;ve m&rsquo;a laiss&eacute; une impression tr&egrave;s d&eacute;sagr&eacute;able&hellip;</p> <p> <strong>CR. Lorsque vous &eacute;crivez, planifiez-vous un ouvrage longtemps &agrave; l&rsquo;avance ? Ou avez-vous plut&ocirc;t tendance &agrave; &ecirc;tre spontan&eacute; ?</strong></p> <p> <strong>EK. </strong>C&rsquo;est une sorte de <em>sorting-outing kind of process</em>. J&rsquo;entends ou je vois quelque chose autour de moi et cela demeure coinc&eacute; dans mon esprit. Parfois, je dis &agrave; mon &eacute;pouse&nbsp;: &laquo; Cela me brise le c&oelig;ur &raquo;. Et elle me demande&nbsp;: &laquo; Pourquoi cela te brise-t-il le c&oelig;ur ? &raquo; Les histoires &eacute;mergent d&rsquo;une part intime de moi-m&ecirc;me qui m&rsquo;&eacute;branle &ndash; mais je ne peux expliquer pourquoi. Pour utiliser une m&eacute;taphore, c&rsquo;est comme les couples qui font une th&eacute;rapie. Il y a une m&eacute;thode qui s&rsquo;appelle <em>trustfull</em>&nbsp;: le premier se laisse tomber pendant que l&rsquo;autre le retient. Dans mon cas, je crois profond&eacute;ment que l&rsquo;histoire va &eacute;merger d&rsquo;elle-m&ecirc;me et j&rsquo;ai confiance qu&rsquo;elle va me retenir.</p> <p> <strong>CR. Est-ce que vous avez tendance &agrave; &eacute;crire vos ouvrages durant une p&eacute;riode br&egrave;ve et intense ?</strong></p> <p> <strong>EK. </strong>Tout d&eacute;pend de l&rsquo;intensit&eacute; de l&rsquo;histoire, de son ardeur. Tout d&eacute;pend aussi du moment o&ugrave; elle surgit&nbsp;: si c&rsquo;est au milieu de la nuit, ou durant une p&eacute;riode d&rsquo;engagements importants au quotidien. Je ne vois pas d&rsquo;urgence &agrave; &eacute;crire; je ne ressens pas d&rsquo;anxi&eacute;t&eacute; non plus. Parfois, j&rsquo;ai l&rsquo;impression qu&rsquo;une histoire me dit&nbsp;: &laquo; Tu dois m&rsquo;&eacute;crire &raquo;. Parfois, les histoires s&rsquo;en vont, mais elles reviennent toujours. Si elles ne reviennent pas, c&rsquo;est peut-&ecirc;tre parce qu&rsquo;elles ne valent pas la peine d&rsquo;&ecirc;tre &eacute;crites.</p> <p> <strong>CR. Plusieurs critiques ont qualifi&eacute; vos ouvrages de &laquo; kafka&iuml;ens &raquo;. Vos histoires (<em>short stories</em>) sont aussi tr&egrave;s sarcastiques. Quels auteurs vous ont influenc&eacute; ?</strong></p> <p> <strong>EK. </strong>Kafka a eu une &eacute;norme influence sur mon travail. J&rsquo;ai d&rsquo;ailleurs commenc&eacute; &agrave; lire Kafka lorsque je faisais mon service dans l&rsquo;arm&eacute;e. C&rsquo;&eacute;tait r&eacute;confortant, alors, de d&eacute;couvrir que quelqu&rsquo;un s&rsquo;&eacute;tait heurt&eacute; &agrave; des probl&egrave;mes beaucoup plus importants que les miens ! Isaac Babel et Isaac Bashevi Singer ont aussi &eacute;t&eacute; tr&egrave;s importants dans mon parcours. En un certain sens, je me per&ccedil;ois davantage comme un &eacute;crivain juif que comme un &eacute;crivain isra&eacute;lien. Chez les &eacute;crivains juifs, il y a de l&rsquo;humour et de la r&eacute;flexion. &Agrave; mon sens, l&rsquo;&eacute;crivain doit mettre le lecteur sur un pi&eacute;destal. Je ne suis pas le type brillant qui va dire aux autres ce qu&rsquo;il faut faire dans un certain nombre de situations; je suis plut&ocirc;t le type qui raconte une histoire qui se d&eacute;roule dans un train &ndash; ce qui est beaucoup plus juif, en somme. Cela justifie la pr&eacute;sence de l&rsquo;<em>outsider</em> d&rsquo;une mani&egrave;re beaucoup plus empathique.</p> <p> <strong>CR. Vous anticipez ma prochaine question. Je la pose tout de m&ecirc;me&nbsp;: peut-on dire que votre &oelig;uvre refl&egrave;te un certain humour juif ?</strong></p> <p> <strong>EK. </strong>Oui, certainement. J&rsquo;ai toujours aim&eacute; l&rsquo;humour juif. C&rsquo;est un humour tr&egrave;s chaleureux, dans lequel il y a beaucoup de compassion. Ce type d&rsquo;humour cr&eacute;e beaucoup de liens entre les gens.</p> <p> <strong>CR. Vos parents sont tous deux des survivants de la Shoah. De quelle mani&egrave;re ce fait a-t-il influenc&eacute; votre &eacute;criture?</strong></p> <p> <strong>EK.</strong> Lorsque j&rsquo;&eacute;tais enfant, j&rsquo;ai senti rapidement que le monde, ou l&rsquo;ordre social, n&rsquo;&eacute;tait pas la seule option. J&rsquo;ai alors pens&eacute; que les choses pouvaient basculer dans d&rsquo;autres espaces. Je me demandais toujours&nbsp;: &laquo; Qu&rsquo;arriverait-il si&hellip;? &raquo; Je me sentais comme un <em>outsider</em>. J&rsquo;ai toujours eu l&rsquo;impression que vivre, c&rsquo;&eacute;tait marcher sur une corde raide. Or, s&rsquo;il en &eacute;tait ainsi, je pourrais tomber dans une ou plusieurs directions. Les histoires construisent la vie ; elles m&rsquo;aident &agrave; me d&eacute;gager de ce genre de sentiment.</p> <p> <strong>CR. Selon vous, quel est votre r&ocirc;le en tant qu&rsquo;&eacute;crivain ? Ce r&ocirc;le soul&egrave;ve-t-il des enjeux politiques ?</strong></p> <p> <strong>EK. </strong>&Agrave; mon sens, c&rsquo;est un r&ocirc;le que chaque &eacute;crivain invente pour lui-m&ecirc;me. &Eacute;crire, c&rsquo;est une c&eacute;l&eacute;bration de l&rsquo;individualit&eacute;. Cela dit, j&rsquo;ai &eacute;t&eacute; tr&egrave;s engag&eacute; dans les discussions &agrave; propos de la paix. En tant que figure publique, je souhaite &ecirc;tre reconnu pour mon talent et mes histoires. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une position socratique. Je peux dire aux gens&nbsp;qui ont d&eacute;j&agrave; des id&eacute;es arr&ecirc;t&eacute;es : &laquo; Peut-&ecirc;tre que je vais vous m&ecirc;ler un peu &raquo;. J&rsquo;aime bien d&eacute;sorienter les gens. En ce sens, l&rsquo;&eacute;criture est une sorte de ciel dans lequel on se trouve en s&eacute;curit&eacute;.</p> <p> <strong>CR. Vous avez aussi &eacute;crit les sc&eacute;narios de quelques films, dont <em>9, 99$</em> (2008) et <em>Wristcutters: A Love Story </em>(2006). Quelle est l&rsquo;influence du cin&eacute;ma sur votre production litt&eacute;raire?</strong></p> <p> <strong>EK. </strong>Je me sens plus &agrave; l&rsquo;aise dans l&rsquo;&eacute;criture. Mais l&rsquo;&eacute;criture implique la solitude. Le cin&eacute;ma, c&rsquo;est un travail de collaboration; c&rsquo;est par la collaboration que les gens ont de l&rsquo;intimit&eacute;. <em>There&rsquo;s something very nice about it.</em></p> <p> Propos recueillis par Chantal Ringuet &agrave; Mishkenot Sha&rsquo;ananim, &agrave; l&rsquo;occasion de <em>The 3rd International Writers Festival</em>, J&eacute;rusalem, Isra&euml;l, 17 mai 2012.</p> <p> &copy; Chantal Ringuet 2013.</p> <p> <img alt="" src="/app/webroot/uploads/images/IMG_1797.jpg" style="width: 200px; height: 129px;" /></p> <h5 style="font-family: gothamBookRegular, sans-serif; margin-right: 0px !important; margin-bottom: 20px !important; width: 600px !important;"> Docteure en &eacute;tudes litt&eacute;raires et traductrice, Chantal Ringuet d&eacute;tient un postdoctorat en &eacute;tudes juives canadiennes de l&rsquo;Universit&eacute; d&rsquo;Ottawa (2007-2008). Elle a publi&eacute; un essai intitul&eacute;&nbsp;<em>&Agrave; la d&eacute;couverte du Montr&eacute;al yiddish</em>&nbsp;(Fides, 2011) et un recueil de po&egrave;mes,&nbsp;<em>Le sang des ruines</em>&nbsp;(&Eacute;crits des hautes terres, 2010), qui a remport&eacute; le prix litt&eacute;raire Jacques-Poirier 2009. &Agrave; l&rsquo;occasion d&rsquo;un s&eacute;jour de quelques mois &agrave; J&eacute;rusalem, elle &eacute;crit pour Salon litt&eacute;raire .II. quelques &laquo;Lettres d&rsquo;Isra&euml;l&raquo; abordant l&rsquo;actualit&eacute; litt&eacute;raire et culturelle de ce pays.</h5> Mon, 10 Jun 2013 13:19:30 -0400Après-midi d’un écrivain en pyjama. Entretien avec Dany Laferrière, réalisé par Annie Heminwayhttp://www.lindaleith.com/posts/view/275?lang=FRhttp://www.lindaleith.com/posts/275<p> &nbsp;</p> <p> <img alt="" src="/app/webroot/uploads/images/%250d%250a_%250d%250a_Couv_Journal_d%27un_%C3%A9crivain_en_pyjama_300DPI_CMYK.jpg" style="width: 300px; height: 468px;" /></p> <p> <span style="color:#696969;"><span style="font-family: arial, helvetica, sans-serif;"><em>Au premier abord,</em> Journal d&rsquo;un &eacute;crivain en pyjama<em> semble &ecirc;tre un Guide du Routard de l&rsquo;&eacute;criture &ndash; dans et hors des sentiers battus &ndash; riche en tuyaux, techniques, anecdotes. Puis tr&egrave;s vite, le lecteur est embarqu&eacute; dans une r&eacute;flexion profonde sur l&rsquo;&eacute;criture. Pourquoi ce livre&nbsp;? Pourquoi maintenant&nbsp;?</em></span></span></p> <p> <span style="color:#696969;"><span style="font-family: arial, helvetica, sans-serif;">J&rsquo;ai 60 ans cette ann&eacute;e. Je voulais jeter un coup d&rsquo;&oelig;il dans le moteur. Au fil du temps, j&rsquo;ai compris qu&rsquo;on n&rsquo;&eacute;crivait pas uniquement avec les &eacute;motions et les id&eacute;es et qu&rsquo;un roman n&eacute;cessitait un certain nombre de corps de m&eacute;tier&nbsp;: architecture, menuiserie, &eacute;lectricit&eacute;, certaines comp&eacute;tences m&eacute;dicales, un certificat de psychologie primaire, un rapport de bon voisinage avec les confr&egrave;res de la biblioth&egrave;que, et aussi un sens de la proportion, de la lumi&egrave;re et du rythme.&nbsp; Je suis donc descendu saluer tous ces gens dans la salle des machines. &nbsp;&nbsp;</span></span></p> <p> <span style="color:#696969;"><span style="font-family: arial, helvetica, sans-serif;">Journal d&rsquo;un &eacute;crivain en pyjama<em> est non seulement une incitation (excitation) &agrave; la lecture, mais aussi une invitation dans votre biblioth&egrave;que. Pourquoi offrir ce merveilleux plongeon au lecteur&nbsp;?</em></span></span></p> <p> <span style="color:#696969;"><span style="font-family: arial, helvetica, sans-serif;">&Agrave; la question qui revient souvent&nbsp;: &laquo;&nbsp;d&rsquo;o&ugrave; venez-vous&nbsp;&raquo;, j&rsquo;ai toujours pris soin de mentionner la biblioth&egrave;que. C&rsquo;est vrai qu&rsquo;on vient d&rsquo;un lieu pr&eacute;cis, et que ce lieu forme notre sensibilit&eacute;. C&rsquo;est durant l&rsquo;enfance que tout se joue. Et cela pour tout le monde. Mais pour un &eacute;crivain il y a un autre lieu tout aussi important et c&rsquo;est la biblioth&egrave;que. C&rsquo;est l&agrave; qu&rsquo;il retrouve des gens qui l&eacute;gitiment son ambition d&eacute;mesur&eacute;e de cr&eacute;er un univers vivant avec une feuille de papier et 26 lettres de l&rsquo;alphabet. On &eacute;crit parce que d&rsquo;autres ont &eacute;crit avant nous. Pour r&eacute;pondre &agrave; cette question d&rsquo;o&ugrave; je viens, j&rsquo;invite donc les lecteurs &agrave; visiter ma biblioth&egrave;que. Une biblioth&egrave;que se fait autant avec les livres qu&rsquo;on a lus et ceux qu&rsquo;on esp&egrave;re lire. C&rsquo;est un espace de jouissance comme de d&eacute;sir.</span></span></p> <p> <span style="color:#696969;"><span style="font-family: arial, helvetica, sans-serif;"><em>Selon Rilke, &laquo; Personne ne peut vous aider ni vous conseiller. Personne. Il n&rsquo;est qu&rsquo;un seul moyen, rentrez en vous-m&ecirc;me&nbsp;&raquo;. Ce livre prouve-t-il le contraire&nbsp;?</em></span></span></p> <p> <span style="color:#696969;"><span style="font-family: arial, helvetica, sans-serif;">Ce livre bourr&eacute; de conseils cherche &agrave; aider le jeune &eacute;crivain que je fus. J&rsquo;ai &eacute;crit dans ce moule.&nbsp; On ne peut l&rsquo;utiliser qu&rsquo;une fois. Il faut le lire comme un roman des id&eacute;es, des lectures et des techniques. Il ne peut servir qu&rsquo;&agrave; exciter le lecteur &agrave; lire, ou &agrave; comparer ses lectures avec celui du narrateur. Ou m&ecirc;me &agrave; &eacute;crire, peut-&ecirc;tre pour faire autrement. On ne pourra jamais dessiner la carte d&eacute;finitive de cette for&ecirc;t que ces 26 lettres ont fait pousser. La for&ecirc;t c&rsquo;est la biblioth&egrave;que o&ugrave; le jeune &eacute;crivain p&eacute;n&egrave;tre avec une hache pour se frayer un chemin. Le premier arbre qu&rsquo;il coupera sera peut-&ecirc;tre mon livre.</span></span></p> <p> <span style="color:#696969;"><span style="font-family: arial, helvetica, sans-serif;"><em>Comment expliquer cet insatiable d&eacute;sir de lire et ce pur plaisir d&rsquo;&eacute;crire&nbsp;?</em></span></span></p> <p> <span style="color:#696969;"><span style="font-family: arial, helvetica, sans-serif;">J&rsquo;ai mis longtemps &agrave; savoir que j&rsquo;&eacute;tais ce lecteur dont on parle. C&rsquo;est que je ne faisais que lire.&nbsp; J&rsquo;ignorais qu&rsquo;on m&rsquo;observait. Une fois, &agrave; New York, un ami m&rsquo;a montr&eacute; quelques albums de photos d&rsquo;&eacute;cole qu&rsquo;il a conserv&eacute;s. Sur toutes les photos, prises au fil des ans, on ne voyait que mes cheveux&nbsp;: j&rsquo;&eacute;tais pench&eacute; &agrave; lire. Comme je trouvais &eacute;trange de le retrouver toujours assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi, il m&rsquo;a confi&eacute; qu&rsquo;on l&rsquo;avait charg&eacute; de m&rsquo;obliger &agrave; regarder l&rsquo;objectif de la cam&eacute;ra, ce qu&rsquo;il n&rsquo;a jamais r&eacute;ussi &agrave; faire. Et dire que je serai plus tard si souvent photographi&eacute; pour avoir tant lu et si peu &eacute;crit. Je suis toujours &eacute;tonn&eacute; qu&rsquo;on me qualifie d&rsquo;&eacute;crivain. Je n&rsquo;ai pas conscience d&rsquo;avoir &eacute;crit, sauf pour dire ce que j&rsquo;ai vu ou lu. Il n&rsquo;y a pas chez moi le go&ucirc;t des mots, ni un grand sens litt&eacute;raire. J&rsquo;&eacute;cris pour fixer une image log&eacute;e sous mes paupi&egrave;res. Et j&rsquo;essaie de dire des &eacute;motions complexes dans un style direct. Au fond, je suis un lecteur qui &eacute;crit.</span></span></p> <p> <span style="color:#696969;"><span style="font-family: arial, helvetica, sans-serif;"><em>L&rsquo;art de s&eacute;duire de Laferri&egrave;re annihile-t-il l&rsquo;art de persuasion de Vargas Llosa&nbsp;?</em></span></span></p> <p> <span style="color:#696969;"><span style="font-family: arial, helvetica, sans-serif;">On voit les choses selon notre temp&eacute;rament. Vargas Llosa aime peut-&ecirc;tre qu&rsquo;on lui donne raison.&nbsp; Je voudrais toucher les gens &agrave; un autre endroit qu&rsquo;&agrave; la t&ecirc;te. Je ne dis pas le c&oelig;ur car c&rsquo;est un lieu si intime qu&rsquo;il est difficile de savoir si on l&rsquo;a atteint. J&rsquo;&eacute;vite de parler du c&oelig;ur qui vous lie parfois trop profond&eacute;ment &agrave; quelqu&rsquo;un qu&rsquo;on n&rsquo;a jamais vu (le lecteur). J&rsquo;aime quand le lecteur sourit en me lisant et qu&rsquo;il passe &agrave; un autre &eacute;crivain juste en allongeant le bras vers l&rsquo;&eacute;tag&egrave;re de la biblioth&egrave;que. Je voudrais &ecirc;tre tout simplement un de ces types qu&rsquo;on croise dans sa biblioth&egrave;que et qu&rsquo;on invite parfois &agrave; un t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te. Je ne tiens pas &agrave; habiter le lecteur, ni &agrave; ce qu&rsquo;il ne lise que moi, ou ne voie les choses que de mon angle. Je vois la lecture comme un buffet chinois o&ugrave; l&rsquo;on trouve de tout. Mettez ceci et cela dans votre plat et asseyez-vous l&agrave; pour d&eacute;guster votre repas. Et si vous avez encore faim, essayez d&rsquo;autres bonnes choses, car c&rsquo;est sans fin.</span></span></p> <p> <span style="color:#696969;"><span style="font-family: arial, helvetica, sans-serif;"><em>Alors que, depuis toujours, tant d&rsquo;&eacute;crivains et philosophes europ&eacute;ens se suicident en s&eacute;rie, pourquoi en Ha&iuml;ti ne compte-t-on que si peu d&rsquo;&eacute;crivains suicid&eacute;s&nbsp;?</em></span></span></p> <p> <span style="color:#696969;"><span style="font-family: arial, helvetica, sans-serif;">Surtout au Japon o&ugrave;, durant une &eacute;poque, ce fut quasiment une mode. Les &eacute;crivains se croyaient le point focal des douleurs de leur soci&eacute;t&eacute;. Pourquoi ne sont-ils pas des mod&egrave;les de bonheur?&nbsp; Pourquoi ne cherchent-ils pas &agrave; donner go&ucirc;t de vivre ou de devenir des figures de la mort?&nbsp; Il y a un peu de vanit&eacute; dans tout cela, car l&rsquo;&eacute;crivain ne vit pas l&rsquo;&eacute;poque plus intimement que quiconque. On &eacute;crit pr&eacute;cis&eacute;ment parce qu&rsquo;on a l&rsquo;impression de ne pas savoir c&rsquo;est quoi la vie, alors comment saurait-on mieux pour la mort. J&rsquo;entends dans leur suicide&nbsp;le &laquo;Je meurs pour vous sauver&raquo; du Christ.&nbsp; Et si la vie &eacute;tait simplement ce qu&rsquo;on vit?&nbsp; En Ha&iuml;ti, par exemple, on cherche par tous les moyens &agrave; rester en vie &laquo;pour voir la fin du film&raquo;, comme on dit.&nbsp; Chez nous un seul &eacute;crivain s&rsquo;est suicid&eacute;, et c&rsquo;est Edmond Laforest. Pour protester contre l&rsquo;arm&eacute;e am&eacute;ricaine qui venait de fouler le sol d&rsquo;Ha&iuml;ti en 1915, il s&rsquo;est noy&eacute; dans sa piscine, avec un dictionnaire Larousse au cou.</span></span></p> <p> <span style="color:#696969;"><span style="font-family: arial, helvetica, sans-serif;"><em>Un dimanche apr&egrave;s-midi r&ecirc;v&eacute;, en pyjama. Avec quel &eacute;crivain aimeriez-vous le passer? Borges, Hemingway, Tosto&iuml;, Highsmith, Roth, Williams, Capote&hellip;</em></span></span></p> <p> <span style="color:#696969;"><span style="font-family: arial, helvetica, sans-serif;">Borges, bien s&ucirc;r, parce qu&rsquo;il n&rsquo;a rien d&rsquo;autre &agrave; faire. C&rsquo;est d&eacute;primant de parler avec quelqu&rsquo;un qui regarde sans cesse sa montre, vous donnant l&rsquo;impression qu&rsquo;il attend d&rsquo;aller p&ecirc;cher (Hemingway). Surtout que Borges n&rsquo;a pas de sujet pr&eacute;cis&nbsp;: il aime butiner. Il peut faire des digressions &eacute;blouissantes sur tout, comme Malraux. Mais Malraux ne passera pas dix minutes avant d&rsquo;enfourcher ses bottes d&rsquo;aventurier pour vous emmener en Chine, au Vietnam, au Louvre, &agrave; la Renaissance, m&eacute;langeant lieux et genres jusqu&rsquo;&agrave; vous donner le tournis. C&rsquo;est un &eacute;nerv&eacute; qui ignore l&rsquo;art de la sieste. Cela dit je vois mal Borges en pyjama, lui qui est toujours tir&eacute; &agrave; quatre &eacute;pingles. J&rsquo;ai pens&eacute; &agrave; Tolsto&iuml;, mais j&rsquo;ai peur de ses silences qui pr&eacute;c&egrave;dent de longues tirades moralisatrices pr&eacute;lude &agrave; une crise mystique. Rilke, je passerai mon temps &agrave; regarder les miettes de pain dans ses moustaches, et &agrave; me demander s&rsquo;il va s&rsquo;&eacute;vanouir. Et Capote est trop <em>people </em>pour moi, et je n&rsquo;ai pas envie le dimanche d&rsquo;apprendre que Marilyn Monroe est frigide et Kennedy impuissant, et que c&rsquo;est pour cette raison qu&rsquo;ils sont autant attir&eacute;s l&rsquo;un vers l&rsquo;autre.&nbsp; D&eacute;finitivement Borges.</span></span></p> <p> <span style="color:#696969;"><span style="font-family: arial, helvetica, sans-serif;"><em>Comment un jeune Ha&iuml;tien r&eacute;agit-il &agrave; ce livre aujourd&rsquo;hui?</em></span></span></p> <p> <span style="color:#696969;"><span style="font-family: arial, helvetica, sans-serif;">C&rsquo;est lui seul qui peut savoir une pareille chose. Et pas tout de suite, car un livre met du temps avant d&rsquo;exploser dans la t&ecirc;te du lecteur. Surtout qu&rsquo;en Ha&iuml;ti, les gens lisent plusieurs fois un livre qui les int&eacute;resse. Dans deux ans, on saura.</span></span></p> <p> <span style="color:#696969;"><span style="font-family: arial, helvetica, sans-serif;"><em>Ce livre en cache-t-il un autre?</em></span></span></p> <p> <span style="color:#696969;"><span style="font-family: arial, helvetica, sans-serif;">Je ne sais pas. En tout cas, il en contient plusieurs. C&rsquo;est peut-&ecirc;tre, le premier arbre (ou le dernier) qu&rsquo;on voit quand on p&eacute;n&egrave;tre dans mon bois&eacute;.&nbsp;&nbsp;<br /> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span></span></p> <p> <span style="color:#696969;"><span style="font-family: arial, helvetica, sans-serif;">&copy; 2013, Dany Laferri&egrave;re et Annie Heminway</span></span></p> <p> <img alt="" src="/app/webroot/uploads/images/Annie%20Heminway.jpg" style="width: 186px; height: 267px;" /><br /> <br /> <span style="color: rgb(139, 132, 125); font-family: gothamBookRegular, sans-serif;">N&eacute;e en France, Annie Heminway enseigne l&rsquo;&eacute;criture cr&eacute;ative, la Litt&eacute;rature-Monde et la traduction en ligne &agrave; New York University. Elle est traductrice litt&eacute;raire, r&eacute;dactrice &agrave;&nbsp;</span><em style="color: rgb(139, 132, 125); font-family: gothamBookRegular, sans-serif;">M&eacute;moire d&rsquo;encrier</em><span style="color: rgb(139, 132, 125); font-family: gothamBookRegular, sans-serif;">&nbsp;&agrave; Montr&eacute;al et consultante pour le Festival litt&eacute;raire international de Montr&eacute;al Metropolis Bleu</span><em style="color: rgb(139, 132, 125); font-family: gothamBookRegular, sans-serif;">&nbsp;</em><span style="color: rgb(139, 132, 125); font-family: gothamBookRegular, sans-serif;">et&nbsp;</span><em style="color: rgb(139, 132, 125); font-family: gothamBookRegular, sans-serif;">Femmes au-del&agrave; des Mers</em><span style="color: rgb(139, 132, 125); font-family: gothamBookRegular, sans-serif;">&nbsp;&agrave; Paris. Elle est l&rsquo;auteur d&rsquo;une quinzaine de livres, les plus r&eacute;cents,&nbsp;</span><em style="color: rgb(139, 132, 125); font-family: gothamBookRegular, sans-serif;">French Demystified</em><span style="color: rgb(139, 132, 125); font-family: gothamBookRegular, sans-serif;">&nbsp;et la s&eacute;rie&nbsp;</span><em style="color: rgb(139, 132, 125); font-family: gothamBookRegular, sans-serif;">Practice Makes Perfect</em><span style="color: rgb(139, 132, 125); font-family: gothamBookRegular, sans-serif;">&nbsp;(New York: McGraw-Hill 2011). Elle est codirectrice litt&eacute;raire, avec &Egrave;ve Pariseau, pour le contenu fran&ccedil;ais du Salon&nbsp;</span><span style="color: rgb(139, 132, 125); font-family: arial, helvetica, sans-serif;">.ll.</span></p> <p> &nbsp;</p> Wed, 24 Apr 2013 22:57:54 -0400Parking nomade IV, animé par Marie-Andrée Lamontagne http://www.lindaleith.com/posts/view/274?lang=FRhttp://www.lindaleith.com/posts/274<p> <span style="color:#696969;"><span style="font-family: arial, helvetica, sans-serif;">Que peut encore transmettre l&#39;homme de nos jours? R&eacute;ponse possible alors que je m&#39;entretiens avec l&#39;essayiste Jean-Philippe Trottier, qui vient de publier <em>Lettres au fils</em> (Liber, 2012). Une invitation &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; rebours des id&eacute;es re&ccedil;ues, dans une perspective humaniste et philosophique. Anim&eacute;e par Marie-Andr&eacute;e Lamontagne, l&rsquo;&eacute;mission <em>Parking nomade</em> est diffus&eacute;e &agrave; l&rsquo;antenne de Radio Ville-Marie (FM 91,3, Montr&eacute;al). Deux fois par mois, l&rsquo;animatrice y propose un entretien en profondeur avec un &eacute;crivain. Chaque num&eacute;ro de <em>Parking nomade</em> est repris dans l&rsquo;espace de Salon .ll. dans les semaines suivant sa diffusion initiale. Au sommaire de ce quatri&egrave;me num&eacute;ro&nbsp;: Jean-Philippe Trottier et <em>Lettres au fils</em> (Liber, 2012)</span></span></p> <p> &nbsp;</p> <p style="color: rgb(139, 132, 125); font-family: gothamBookRegular, sans-serif; width: 600px !important;"> <span style="font-family: arial, helvetica, sans-serif;"><span style="color: rgb(105, 105, 105);">Pour d&eacute;couvrir l&#39;int&eacute;gralit&eacute; de l&#39;entretien, </span><a href="/app/webroot/uploads/files/PAR%20NOM%20Lamontagne%20-%202013%2003%2020%20JP%20Trottier.mp3"><span style="color:#ee82ee;">cliquez sur le lien</span></a><span style="color:#ee82ee;">.</span></span></p> <p style="color: rgb(139, 132, 125); font-family: gothamBookRegular, sans-serif; width: 600px !important;"> <span style="font-family: arial, helvetica, sans-serif;"><span style="color: rgb(105, 105, 105);">Reproduit avec l&rsquo;aimable autorisation de Radio Ville-Marie.</span></span></p> <p style="color: rgb(139, 132, 125); font-family: gothamBookRegular, sans-serif; width: 600px !important;"> <span style="font-family: arial, helvetica, sans-serif;"><span style="color: rgb(105, 105, 105);">&copy; 2013, Marie-Andr&eacute;e Lamontagne</span></span></p> <p style="color: rgb(139, 132, 125); font-family: gothamBookRegular, sans-serif; width: 600px !important;"> <img alt="" src="http://www.lindaleith.com/app/webroot/uploads/images/Lamontagne7689%5B1%5D.jpg" style="padding-right: 0px; padding-left: 0px; margin-bottom: 0px; max-width: 650px; width: 250px; height: 252px;" /><br /> <span style="color: rgb(105, 105, 105);"><span style="font-family: arial, helvetica, sans-serif;">Photo: Martine Doyon</span></span></p> <div> &nbsp;</div> Wed, 24 Apr 2013 17:49:56 -0400Le jeune homme qui murmurait à l’oreille de la mer, par Eduardo Manethttp://www.lindaleith.com/posts/view/273?lang=FRhttp://www.lindaleith.com/posts/273<p> &nbsp;</p> <p align="left"> <img alt="" src="/app/webroot/uploads/images/Malec%C3%B3n.jpeg" style="width: 320px; height: 240px;" /><br /> La Havane.</p> <p> L&rsquo;&eacute;t&eacute;. Ou plut&ocirc;t&nbsp;: la Havane au c&oelig;ur de l&rsquo;&eacute;t&eacute;.<br /> Le 17 du mois d&rsquo;ao&ucirc;t.<br /> Trois mois auparavant, j&rsquo;avais organis&eacute; mon voyage &agrave; Paris pour faire des &eacute;tudes de th&eacute;&acirc;tre et de litt&eacute;rature.<br /> Un seul probl&egrave;me, mais un probl&egrave;me de taille&nbsp;: je ne parlais pas le fran&ccedil;ais.<br /> Et comme je n&rsquo;avais pas le temps de suivre les cours de l&rsquo;Alliance fran&ccedil;aise, j&rsquo;ai commenc&eacute; &agrave; prendre des le&ccedil;ons particuli&egrave;res avec Madame Eve Fr&eacute;javille, la premi&egrave;re &eacute;pouse de l&rsquo;&eacute;crivain Alejo Carpentier.<br /> Trois le&ccedil;ons par semaine. Une initiation rapide avec un professeur qui n&rsquo;avait pas peur de me donner quelques conseils assez suggestifs.<br /> &laquo;&nbsp;Apprends par c&oelig;ur l&rsquo;imparfait du subjonctif. Et, au cours des rencontres ou des d&icirc;ners mondains fais entendre d&egrave;s que c&rsquo;est possible un&nbsp;: <em>il fallait que j&rsquo;aimasse&hellip; </em>Ou un&nbsp;: <em>il fallait qu&rsquo;elle suiv&icirc;t&hellip;</em>Les gens autour de toi penseront&hellip; Ce gar&ccedil;on ma&icirc;trise &agrave; fond la langue de Moli&egrave;re. Prends aussi le temps de lire Proust. Tout Proust. C&rsquo;est le plus grand auteur de la litt&eacute;rature fran&ccedil;aise. Et&hellip;Trouve un dictionnaire aux cheveux longs. Car le lit, mon cher, c&rsquo;est la meilleure &eacute;cole.&nbsp;&raquo;<br /> Mon dernier cours avec cette dame singuli&egrave;re.<br /> Quatre heures de l&rsquo;apr&egrave;s-midi. Je viens de quitter la maison de mon professeur.<br /> Je marche, malgr&eacute; la canicule, du Vedado jusqu&rsquo;&agrave; l&rsquo;avenue du Malecon.<br /> Je marche&hellip;<br /> Puis, je finis par m&rsquo;asseoir sur le muret juste en face de la mer.<br /> La mer.<br /> Ma m&egrave;re.<br /> Les deux mots forment un tout pour moi. [&hellip;] &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp;</p> <p> Adolescent, j&rsquo;ai continu&eacute; <em>le rituel </em>&eacute;tabli par ma m&egrave;re au temps de mon enfance.<br /> Le jardin de l&rsquo;h&ocirc;tel <em>Nacional&hellip;</em><br /> L&rsquo;avenue du Malecon&hellip;<br /> Et enfin le muret car, &agrave; mon tour, j&rsquo;avais invent&eacute; un autre rituel&nbsp;: m&rsquo;asseoir sur le muret, murmurer &agrave; l&rsquo;oreille de la mer.<br /> La mer&hellip;<br /> Image id&eacute;alis&eacute;e de la M&egrave;re.<br /> Celle &agrave; qui l&rsquo;on peut tout dire. Celle qui, mieux que personne, sait garder un secret&hellip;</p> <p> Les ann&eacute;es sont pass&eacute;es&hellip;<br /> Et aujourd&rsquo;hui, en ce jour du mois d&rsquo;ao&ucirc;t, je suis tout seul, assis sur le muret contre lequel, les vagues se lancent, folles de joie. Folie d&rsquo;amour&nbsp;? Folie meurtri&egrave;re&nbsp;? Ces vagues sautent si haut qu&rsquo;elles finissent par l&eacute;cher mes pieds nus. Et toujours je regarde<br /> La mer&hellip;<br /> Image id&eacute;alis&eacute;e de la M&egrave;re.<br /> Et je lui dis&nbsp;:<br /> &laquo;&nbsp;Je pars bient&ocirc;t pour la France. Et je ne parle que quelques mots de fran&ccedil;ais. Il n&rsquo;y a pas de mer &agrave; Paris. Certes, il y a la Seine. Un fleuve tr&egrave;s noble et charg&eacute; d&rsquo;une histoire qui fait r&ecirc;ver bon nombre d&rsquo;auteurs. Je trouverai, je le sais, beaucoup de choses &agrave; Paris&nbsp;: th&eacute;&acirc;tres, cin&eacute;mas, mus&eacute;es, rues anciennes o&ugrave; il fait bon fl&acirc;ner sans tenir compte de l&rsquo;heure&hellip;La beaut&eacute; mythique de la Ville Lumi&egrave;re. Je pourrais un jour profiter de toutes les richesses de Paris, oui. Mais, je n&rsquo;aurai pas la mer. L&rsquo;oreille de la mer, cet oc&eacute;an qui continue sa marche au-del&agrave; de l&rsquo;horizon.&nbsp;&raquo;</p> <p> Je prends conscience d&rsquo;une r&eacute;alit&eacute; qui m&rsquo;est tr&egrave;s ch&egrave;re&nbsp;: je ne me sens jamais seul quand je suis assis sur le muret du Malecon.<br /> Mais, loin d&rsquo;ici&hellip;<br /> Qui sait&nbsp;?<br /> Qui sait si un jour, je ne regretterai pas de ne pas pouvoir confier mes secrets &agrave; l&rsquo;oreille de la mer&nbsp;?<br /> Qui sait&hellip;&nbsp;?</p> <p> &copy; Eduardo Manet</p> <p> Avec l&rsquo;aimable autorisation d&rsquo;Eduardo Manet.<br /> Extrait d&rsquo;un texte in&eacute;dit qui para&icirc;tra dans un livre d&rsquo;Annie Heminway fin 2013.</p> <p> <img alt="" src="/app/webroot/uploads/images/Eduardo-15.jpg" style="width: 250px; height: 385px;" /></p> <p> <strong>Eduardo Manet</strong></p> <p> N&eacute; en 1930 &agrave; La Havane. Auteur dramatique et romancier, Eduardo Manet, exil&eacute; cubain, adopte la nationalit&eacute; fran&ccedil;aise en 1979. Il a &eacute;crit de nombreuses pi&egrave;ces publi&eacute;es aux &eacute;ditions Gallimard, &agrave; l&rsquo;Avant-Sc&egrave;ne et aux &eacute;ditions Actes Sud-Papiers, dont &laquo;&nbsp;Les Nonnes&nbsp;&raquo; Prix Lugn&eacute; Poe 1969, <em>Histoire de Maheu le boucher</em> en 1986 ou <em>Monsieur Lovestar et son voisin de palier</em> en 1995, traduites dans de nombreuses langues. Romancier, il a publi&eacute; <em>La Mauresque</em> (Gallimard, 1982, finaliste Goncourt et prix Jouvenel de l&rsquo;Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise), <em>Zone interdite</em> (Gallimard, 1984), <em>L&rsquo;&Icirc;le du l&eacute;zard vert</em> (Flammarion, prix Goncourt des lyc&eacute;ens, 1992), <em>Habanera</em> (Flammarion, 1994), <em>Rhapsodie cubaine</em> (Grasset, finaliste Goncourt et prix Interalli&eacute;, 1996).</p> <p> Derni&egrave;res publications :</p> <p> <em>Un Cubain &agrave; Paris</em>, &Eacute;criture, 2009&nbsp;</p> <p> <em>La Ma&icirc;tresse du commandant Castro</em>, Robert Laffont, 2009</p> <p> <em>Comment avoir du panache &agrave; tout &acirc;ge, </em>Hugo, 2009</p> <p> <em>Les Trois fr&egrave;res Castro</em>, &Eacute;criture, 2010</p> <p> <em>Quatre villes profanes et un paradis </em>( nouvelles ) &eacute;ditions Bouclats 2010</p> <p> Photo de Manet par <a href="http://www.angelamejias.com">Angela Mejias</a><br /> Photos de La Havane par Lisa Ehrenkranz</p> <p> &nbsp;</p> <p> &nbsp;</p> Mon, 22 Apr 2013 12:02:31 -0400Passage des Indes ou les grands "écarts" des cultures..., par Saïd Mohamedhttp://www.lindaleith.com/posts/view/272?lang=FRhttp://www.lindaleith.com/posts/272<p> <img alt="" src="/app/webroot/uploads/images/cover.jpg" style="width: 300px; height: 300px;" /></p> <p> Dans ces rues, de jeunes femmes vont avec dans les cheveux des tresses faites de fleurs de jasmin en bouton. Le parfum embaume leur sillage. Drap&eacute;es dans des saris, bleus, roses ou orange, indiff&eacute;rentes &agrave; tout, comme des princesses au regard ardent, elles passent dans cette ruelle des forgerons o&ugrave; ne devraient pas s&rsquo;aventurer de telles gr&acirc;ces. Sur le sol une past&egrave;que ou une courge ronde &eacute;cras&eacute;e couverte d&rsquo;un colorant rouge sang a &eacute;t&eacute; jet&eacute;e en sacrifice &agrave; une divinit&eacute; pour &eacute;loigner la mal&eacute;diction. Mais rien n&rsquo;y a fait. Elle s&rsquo;est abattue d&eacute;finitivement dans ce qui ressemble &agrave; une rue mal empierr&eacute;e. Des cahutes en palmes habit&eacute;es par des familles d&rsquo;intouchables sort une &acirc;cre fum&eacute;e de mauvais charbon.</p> <p> De chaque c&ocirc;t&eacute;, une rigole fangeuse d&rsquo;eau us&eacute;e et noire stagne. Plus loin, un emplacement sans construction, et au milieu de ce nulle part des coqs, des corbeaux, des vaches disputent des ordures aux humains. Dans ce monticule se m&eacute;langent bouts de cartons, d&eacute;bris m&eacute;nagers, &eacute;trons, fientes, bouses, morceaux de noix de coco et feuilles de bananiers ayant servi d&rsquo;assiettes &agrave; la minable gargote au coin de la rue, pr&egrave;s du temple. En ces temps d&rsquo;&eacute;lection et de d&eacute;magogie, une soupe populaire y est offerte par un parti populiste ou par des adeptes du dieu local.</p> <p> Les vaches se repaissent de ces feuilles d&eacute;j&agrave; l&eacute;ch&eacute;es jusqu&rsquo;&agrave; la moindre, trace de festin &ndash; grains de riz et sauces piment&eacute;es &ndash; par ces pauvres h&egrave;res. Des cochons gris dorment l&agrave; aussi. De cet endroit &eacute;mane un puissant remugle de merde. Ces parias font leurs besoins l&agrave;, au vu et au su de tous.&nbsp;<br /> <br /> <img alt="" src="/app/webroot/uploads/images/116_1656bis-1.jpg" style="width: 425px; height: 319px;" /></p> <p> Ici habitent des femmes, des hommes et de rares vieillards. Des gosses vont nus avec une cordelette rouge &agrave; la taille en guise de ceinture, ils jouent avec la poussi&egrave;re du sol et en font des petits tas de hauteur &eacute;gale et ils s&rsquo;imaginent probablement commer&ccedil;ants en mat&eacute;riaux de construction. L&agrave; survivent des gens qui ont d&ucirc; &ecirc;tre des humains. Ils n&rsquo;en ont plus que la forme. Comment vivre en des lieux si abjects ? Il est des paysages superbes dans les sierras sauvages qui retiennent &agrave; la terre les &ecirc;tres comme des aimants, et les laissent sans force face au temps qui passe et les amenuise petit &agrave; petit. Ils en oublient leur humanit&eacute;, et chaque jour les transforme un peu plus en anachor&egrave;tes, car l&rsquo;ensorcelante beaut&eacute; des lieux a fini par ravir leur &acirc;me. Mais en cet endroit-l&agrave;, nulle beaut&eacute;. Seules l&rsquo;horreur et l&rsquo;abjection de la pauvret&eacute; clouent ces dalits au pilori, dans la puanteur de l&rsquo;air mauvais. Aucune r&eacute;volte dans leur regard, aucune m&eacute;chancet&eacute; non plus pour l&rsquo;&eacute;tranger. Ailleurs peut-&ecirc;tre, dans une de ces banlieues, &agrave; Bombay ou Delhi, on m&rsquo;aurait d&eacute;j&agrave; d&eacute;pec&eacute; et ma carcasse aurait nourri leurs cochons. Aucune animosit&eacute; dans cette auscultation. Certains font un large sourire et adressent un &laquo; hello &raquo; sonore en interrogeant d&rsquo;un: &laquo; Where are you come from? &raquo; Et en ponctuant immanquablement par un: &laquo; Welcome in India! &raquo;</p> <p> Je ne pouvais esp&eacute;rer meilleur accueil.</p> <p> Pour accentuer cette pesante impression de fin du monde, le ciel grouille de m&eacute;chants corbeaux noirs. Prolifiques parce que nourris grassement par les croyants hindous qui leur offrent avant chaque repas une part de leur nourriture. Ces corbeaux, augures de bonnes nouvelles, ressemblent &agrave; de mal&eacute;fiques gnomes &agrave; l&rsquo;&oelig;il noir et diabolique. Silhouettes malignes, ils sautillent dans la poussi&egrave;re et disputent aux pigeons transis de peur jusqu&rsquo;au dernier grain de riz. Ces voyous d&eacute;boulent en bandes mena&ccedil;antes et nombreuses. Leurs cris intimident tout le voisinage. M&ecirc;me les gros canards s&rsquo;arr&ecirc;tent de manger quand ces barbares arrivent. Car ces blousons noirs se servent en premier. Ils d&eacute;barquent de partout et repartent aussit&ocirc;t leur m&eacute;fait accompli. Croire que cette valetaille aux mani&egrave;res et &agrave; la d&eacute;froque de loubard annonce la bonne nouvelle, prouve la cr&eacute;dulit&eacute; des humains.</p> <p> Ces crapules ont envahi l&rsquo;espace vital des autres oiseaux et leur ont interdit l&rsquo;acc&egrave;s des cieux. Ils s&rsquo;attaquent &agrave; tout. Eux et eux seuls existent. Pas de perroquets bleus, verts ou jaunes, de graciles colibris, de mouettes blanches ou d&rsquo;immenses go&eacute;lands. Seulement des corbeaux d&rsquo;un noir sale, grouillants fouisseurs de poubelles, voyous mena&ccedil;ants et cruels dont l&rsquo;insupportable croassement r&eacute;sonne en permanence&hellip;</p> <p> Forts de la loi du nombre, ils assaillent les autres volatiles. Quelques piafs gris ont r&eacute;sist&eacute; &agrave; leur invasion. Seuls des aigles p&ecirc;cheurs osent tenir t&ecirc;te &agrave; ces bestioles. Ils ne trouvent refuge qu&rsquo;en s&rsquo;&eacute;lan&ccedil;ant tr&egrave;s haut dans le ciel ou en menant le combat a&eacute;rien au-dessus de l&rsquo;oc&eacute;an, l&agrave; o&ugrave; cette maudite pi&eacute;taille noiraude aux ailes atrophi&eacute;es n&rsquo;ira pas les importuner.</p> <p> Dans l&rsquo;entourage des hommes : des corbeaux, mais plus aucun oiseau pour embellir les airs de piaillements. Les chats eux-m&ecirc;mes ne se frottent pas &agrave; cette racaille. L&rsquo;un d&rsquo;eux encore jeune, bien innocent, t&eacute;m&eacute;raire, grimpait au cocotier pour am&eacute;liorer son ordinaire d&rsquo;un gigot de leur noire prog&eacute;niture. Impossible pour le matou &ndash; agile, courageux et affam&eacute; &ndash; de continuer sa progression vers le garde-manger : &agrave; peine est-il arriv&eacute; au milieu du tronc que par dizaines ces s&eacute;minaristes se sont r&eacute;unis et tournoient en une ronde infernale. Ils foncent dessus, le harc&egrave;lent &agrave; coups de bec, de serres, le bombardent de chiures. Piqu&eacute;, vol rasant. Il lui est impossible d&rsquo;aller plus avant sans risquer de perdre un &oelig;il, de se rompre le cou en chutant. En bien mauvaise posture, il pr&eacute;f&egrave;re rebrousser chemin et se carapate sous une voiture, l&agrave; o&ugrave; il peut sauver ses abattis. Tout le jour, on entend leurs insupportables croassements et le cauchemar ne prend fin qu&rsquo;avec leur repos.</p> <p> Quand se taisent ces croque-morts reste le feulement des ventilateurs, auxquels on s&rsquo;habitue. Apr&egrave;s plusieurs nuits, an&eacute;anti de fatigue, on oublie le sifflement des pales. Avec un peu de patience, le pire se transforme en anodin. Je souhaite m&ecirc;me que les pales ne cessent de tourner. Elles permettent de s&eacute;cher la lessive, l&rsquo;air est tellement satur&eacute; d&rsquo;humidit&eacute; qu&rsquo;il n&rsquo;absorbe plus rien. Tout est eau. Le corps coule. Les dix litres de liquide ingurgit&eacute;s quotidiennement, &agrave; peine bus filent par tous les pores&hellip; Impossible d&rsquo;endiguer ce flot. Moite et collant, jour et nuit tremp&eacute;. Je m&rsquo;attendais &agrave; voir ma peau verdir, devenir aussi lisse que celle d&rsquo;un batracien, appara&icirc;tre des &eacute;cailles, na&icirc;tre des branchies.</p> <p> Ce feulement terrible rend supportable l&rsquo;insupportable, promet la survie, maintient l&rsquo;accablante chaleur au-dessous du seuil mortel. Sans &eacute;lectricit&eacute;, plus de ventilateur. L&rsquo;alimentation est souvent coup&eacute;e dans la soir&eacute;e, quand dispara&icirc;t le soleil, que l&rsquo;&eacute;clairage public s&rsquo;allume et que chacun y va de son ampoule pirate. &Agrave; ce moment-l&agrave;, alors que tout le jour le soleil a arros&eacute; les fa&ccedil;ades de sa toute-puissance, le courant s&rsquo;arr&ecirc;te.</p> <p> Quand la centrale &eacute;lectrique ne disjoncte pas, l&rsquo;intensit&eacute; lumineuse tangue dangereusement&hellip; Le courant change de voltage, baisse d&rsquo;amp&eacute;rage. Pendant quelques minutes, les lampadaires clignotent, les ampoules chancellent, puis elles red&eacute;marrent. Ou toute la cit&eacute; plonge dans l&rsquo;inconnu de la nuit. Pas toute la ville, non, quelques instants suffisent pour que les moteurs des groupes &eacute;lectrog&egrave;nes des grands magasins ronronnent et alimentent les n&eacute;ons intermittents et autres tubes fluorescents &eacute;nerv&eacute;s. The show must go on ! Et il continue&hellip;</p> <p> Mais, chez vous, les ventilateurs se sont arr&ecirc;t&eacute;s de brasser la moiteur. La sueur recommence sa torture. Il faut cette &eacute;preuve pour comprendre que le corps est capable de se pisser dessus pour refroidir. J&rsquo;ai esp&eacute;r&eacute; la saison des pluies pour apaiser le bruit des pales et la chaleur suffocante des nuits. Elle est arriv&eacute;e brusquement alors que je n&rsquo;y croyais plus&hellip;</p> <p> &nbsp;</p> <p> <em>&copy;&nbsp;</em>Sa&iuml;d Mohamed,&nbsp;<em>Passage des Indes </em>(2012)<br /> Artisans-voyageurs &Eacute;diteurs</p> <p> <strong>Photo: B&eacute;n&eacute;dicte Mercier</strong></p> <p> N&eacute; en Basse-Normandie d&rsquo;un p&egrave;re berb&egrave;re, et d&rsquo;une m&egrave;re tourangelle. Nomade dans l&rsquo;&acirc;me, il est tour &agrave; tour, ouvrier imprimeur, voyageur, &eacute;diteur, ch&ocirc;meur, enseignant.<br /> A d&eacute;j&agrave; publi&eacute; six romans en France&nbsp;: Non lieu, l&rsquo;Arganier, Artisans Voyageurs, ainsi qu&rsquo;au Maroc&nbsp;: EDDIF.<br /> Il a publi&eacute; une dizaine de recueils de po&eacute;sie, au <em>D&eacute; bleu</em>, &agrave; <em>D&eacute;charge</em>, et aux <em>Carnets du Dessert de Lune</em> en Belgique.</p> Sat, 20 Apr 2013 11:19:21 -0400