Marie Darrieussecq: Entretien avec Gisèle Kayata Eid
janvier 18

Vingt ans après « Truismes », vendu à plus d’un million d’exemplaires et traduit en 20 langues (roman qui raconte la métamorphose d’une jeune femme en truie), la récipiendaire du prix Médicis 2013 « Il faut beaucoup aimer les hommes » nous revient cet automne avec une autre histoire de transhumanisme, un roman à la limite de la science-fiction.  Une histoire nerveuse, tragique, délirante.  Un conte ?  Un drame ?  Une vision prémonitoire ?  « Notre vie dans les forêts » avec ses clones, drones, corps mutilés et cliqueurs est un peu tout ça. 



Marie Darrieussecq, que s’est-il passé dans votre roman au juste ? Dans ce magma sombre et désespéré avec des membres décharnés, des clones qu’il faut verticaliser, des fuites dans la forêt et cette urgence de fin du monde, le lecteur est un peu déstabilisé par la succession d’événements incompréhensibles.  

MD: Ce livre est fait comme « Truisme ». Le personnage ne sait pas vraiment ce qui lui arrive. C’est un livre qui est fait pour être lu deux fois. Parce que tout y est. Toutes les réponses sont absolument dedans. C’est un livre très nerveux, très urgent. Quand je l’ai rédigé, je n’avais pas de plan écrit, mais tout était dans ma tête. Je vais extrêmement vite. Pour l’héroïne elle-même, ça va vite. Elle part littéralement en morceaux. Mais, à la lecture, on finit par comprendre.

Y aurait-il un message que vous voulez nous faire parvenir à part le fait que le monde va à la dérive ?

MD: Quand on est écrivain, on n’a pas de message. Un roman, c’est une question posée d’une façon, si possible neuve, dans un récit qui soulève des questions. Je n’ai donc pas de réponse sur ce qui va nous arriver. Tout ce que j’essaie de faire, c’est de vous proposer les questions : qu’est-ce qui arrive à nos corps ? Pourquoi se laisse-t-on surveiller ?  Comment peut-on peut échapper à la surveillance ? Qu’est-ce qui arrive à la planète, aux forêts ? Comment se déplace-t-on dans ce monde ? Tout ça fait un roman.

Pourquoi, à nouveau, cette idée de transhumanisme récurrente dans vos œuvres ? (À part « Truisme », une nouvelle en 1996 racontait l’histoire d’une femme et de son double endormi).

MD: Parce que je suis une femme. Et que nos corps sont en perpétuelle transformation, bien plus que ceux des hommes : notre puberté spectaculaire, nos grossesses, l’allaitement.  Notre vieillissement est encore plus problématique parce qu’on nous impose des images de jeunesse. Nous avons donc un rapport très spécial à notre corps qui est sans cesse interpellé. Et de ce fait, nous sommes donc plus sensibles au transhumanisme, et cette histoire de clonage nous parle. D’autant plus que c’est inquiétant. Faire des bébés, on voit ce que c’est. Mais faire des clones …

Est-ce pour cela que votre roman est tragique ?

MD: Oui, c’est inquiétant. Comment vont être considérés ces clones ? Est-ce que ce seront des humains ? Il faudra des mères porteuses ? On clone maintenant des chiens, des animaux. Ça coûte très cher, mais quand vous êtes super riches, vous pouvez vous le permettre. En Corée du Sud, on peut faire cloner son chien pour 100 000 dollars. C’est le « même » chien. Sauf que ce n’est pas le même. Il n’est pas né au même moment, il n’a pas été élevé de la même façon. Mais c’est le même. Si c’est déjà en cours pour les chiens, ça va l’être pour les hommes. Comment va-t-on empêcher ça ? Qu’est-ce qu’ils vont devenir ? Et ce qui est encore plus troublant, c’est que certains humains super riches auront des clones pour remplacer leurs organes, mais pas les autres humains. Encore une inégalité sociale monstrueuse. Notre âme, notre cerveau, notre esprit ne sont pas prêts à supporter, à gérer ça.

Pourquoi dites-vous ça ?

MD: Je vous donne un exemple : mon inconscient est en retard sur la technologie.  Je ne rêve jamais de mon téléphone portable. Pourtant il est toujours avec moi.  C’est un objet auquel je tiens beaucoup, qui est même un prolongement de ma main, de ma vie, mais qui ne fait pas partie de mes rêves. J’y ai pensé suite à un rêve assez classique où j’étais assez engluée et où je n’arrivais pas à sortir de la boue, des sables mouvants … Ça a duré longtemps. J’ai fini par m’en sortir toute seule mais je me suis réveillée dans l’angoisse.  Et c’est là que je me suis fait la remarque : « mais pourquoi tu n’as pas téléphoné ? » J’ai réalisé alors que dans mes rêves, il n’y a jamais de téléphone. C’est quand même curieux. Mon fils Mathieu, lui, rêve de son téléphone.

Vos enfants trouvent-ils exagérées les histoires de votre roman ?

MD: Mes enfants voient beaucoup de séries. C’est un univers auquel ils sont habitués. Il ne les choque pas. Mais par contre, ils sont choqués par le Bataclan, par la Syrie. Mais l’univers de mon livre, pour eux, n’est plus de la science-fiction. Même pas pour moi d’ailleurs. C’est là. On est au bord. C’est de la littérature que j’appelle imminente.

Pourquoi ce refuge dans la forêt, correspond-il à quelque chose dans votre inconscient ?

MD: Je suis née au Pays basque au bord de la mer et de la forêt. Mon imaginaire a été structuré par ces deux grands lieux : l’océan d’une part et de l’autre, la forêt de chênes très ancienne, très abîmée et la forêt des Landes qui est un champ d’arbres, plantés tout droit. Forêt inquiétante où l’on peut difficilement se cacher, mais où par contre, on peut se perdre. Il y a très peu de canopées, de lieux romanesques et poétiques. Ce sont des lieux inspirants qui ont rapport avec l’enfance : c’est le lieu de la fuite, mais aussi de l’inquiétude, des contes, du Petit Poucet, du Petit Chaperon rouge. 

Le « cliqueur » a une importance majeure dans « Nos vies dans la forêt ». De quoi s’agit-il, en fait ?

MD: C’est un métier véritable. En Inde, il y a un sous-prolétariat numérique dont le travail est de cliquer toute la journée pour programmer et informer les intelligences artificielles d’associations dont ils ne peuvent pas avoir idée, que le rouge, par exemple, est la couleur du sang, mais aussi celle de l’amour. Un robot ne peut pas comprendre que le bleu, c’est la couleur du ciel, mais qu’aussi, dans certaines cultures, celle de la mélancolie ou chez les Français du sang bleu, celui des aristocrates. Le robot ne peut pas savoir ça. Quand vous lui dites « la terre est bleue comme une orange », cela le fait bugger. Il faut l’informer de notre façon métaphorique de penser.

L’intelligence artificielle n’a-t-elle pas résolu le problème ?

Apparemment non.  Ils ont beaucoup de mal en particulier avec les doubles négations.  Sur Facebook, les algorithmes ont énormément de mal dans les triples négations : « Ne me dites pas que vous n’êtes pas une non-personne ».  Ils n’y arrivent pas du tout.  Donc on a encore du temps.

Qu’avez-vous ressenti après avoir écrit ce roman ?

MD: J’étais très contente. Je me suis beaucoup amusée en l’écrivant. C’est un livre aussi un peu comique pour moi. Il m’a rendu euphorique car il est très énergique. C’est une fable amusante. Un peu sinistre, parce que le monde est sinistre. Mais moi cela m’a amusée, désangoissée.

Qu’est-ce qui nourrit votre imagination ?

MD: Je lis beaucoup et de tout. J’écris cinq heures par jour quand je ne suis pas en voyage et le reste du temps, je m’occupe des enfants et je lis. Je lis et je vis : j’ai aussi beaucoup aimé les hommes, j’ai voyagé, les enfants m’ont beaucoup apporté, les animaux…

Comment considérez-vous sur les animaux ?

MD: Ce sont des yeux posés sur le monde. Et ça, il ne faudra pas l’oublier. D’autres yeux regardent le monde et on n’a absolument pas le droit d’en disposer comme nous le faisons. Il est possible qu’ils aient une forme de pensée, pas la nôtre. Dans le doute … On ne peut pas les manger en particulier. Moi, je suis végétarienne depuis plusieurs années. 

Ont-ils une conscience d’après vous ?

MD: Conscience, non. Mais actuellement, on repense le rapport à l’animal de façon très intéressante.

Quel est le thème de votre prochain livre ?

MD: Les migrants. Mais je n’arrive pas à l’écrire. Il y a des livres plus faciles à écrire que d’autres. « Notre vie dans les forêts » a été très facile. Il est sorti d’un coup. Alors que « Il faut beaucoup aimer les hommes » était un chantier. Je me suis arrêtée au milieu, puis je l’ai repris ... Pour celui des migrants, les soixante premières pages sont bien. Tout ce qui vient après ne l’est pas. Je ne suis pas portée par une musique. Je suis aussi assez paralysée par les questions morales. Les migrations sont le grand événement contemporain et elles parlent de toute la planète, du changement climatique, des guerres. Pour le moment je ne sais pas. Mais ça va venir.

Qu’avez-vous envie de dire ?

MD: (Rire sonore) Mais moi je n’ai pas envie de dire, j’ai envie que vous vous posiez des questions avec moi et j’ai envie de raconter des histoires et que ces histoires soient assez riches pour rendre les gens plus intelligents. Les inciter à penser et ne pas se laisser gaver de nouvelles, vraies ou fausses, devant lesquelles on se sent impuissants. Les inciter à réfléchir ensemble. Qu’est-ce qu’on pourrait faire ensemble ? Je pense d’ailleurs que la littérature est une œuvre collective. 

© 2018, Gisèle Kayata Eid

Libano-canadienne, Gisèle Kayata Eid est journaliste, correspondante à Montréal du groupe Magazine. Chargée de cours en journalisme, elle est l’auteure d’un roman « Là où le temps commence et ne finit pas » et de quatre essais « Accommodante Montréal », « Cris..se de femmes », « Kibarouna, Dialogue avec nos aînés » et à paraître en avril chez Fides : « Consommation Inc.», du même nom qu’un blog qu’elle tient à l’Agendaculturel.com.

 

 

 

 

 

 


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