Une Esthétique de la violence, par Boris Nonveiller

Quand le gore est apparu au cinéma dans les années 1960, c’était dans l'unique perspective du spectaculaire. Ce qui comptait, c'était de montrer ce sang et ces tripes qu'on avait jamais, ou rarement, vus à l'écran. Les giallos italiens et les slashers se sont assez vite empressés d'exploiter ces éléments qui ne quitteront plus le cinéma d'horreur. Dario Argento, Mario Bava et les autres artisans du giallo ont su chorégraphier des scènes de meurtre les plus sophistiquées les unes que les autres, alors que les slashers rivalisaient pour savoir qui aurait les effets spéciaux les plus sanglants et les plus réalistes. Hitchcock avait compris depuis longtemps que suggérer peut être plus effrayant que montrer. Mais montrer peut suggérer autre chose. Cinquante ans après l'apparition du gore, on ne peut plus se contenter de montrer, il faut savoir comment on montre et pourquoi. La dimension spectaculaire ne suffit plus. Aujourd'hui, et depuis plusieurs années déjà, le gore n'est plus la chasse gardée des films d'horreur. Des films de guerre comme Saving Private Ryan l'ont utilisé pour choquer et dénoncer plutôt qu'effrayer. Ainsi le sanguinolent ne sert plus à faire peur, mais fait partie d'un discours ou d'une esthétique.

On a vu, dans les dix dernières années, un essor incroyable du cinéma sud-coréen, et si la qualité de ses productions ne se limite pas au genre du thriller, ce dernier en est la facette la plus originale. Le thriller en soi est un genre multiple, mais quand il est fait en Corée du Sud, il est tout simplement impossible de savoir à quoi s'attendre : il peut être un drame de mœurs comme Mother (« Madeo ») de Bong Joon-Ho, une tragédie moderne comme Old Boy de Park Chan-Wook, ou une comédie familiale d'horreur tel The Quiet Family (« Choyonghan kajok ») de Kim Jee-Woon. Mais limiter même un de ces films à un seul genre semble hasardeux, puisque ces cinéastes aiment tellement jouer avec le concept du genre dans la même œuvre.

Ainsi Mother, que j'ai qualifié plus haut de drame, commence plutôt comme une comédie, flirte avec le genre policier puis avec le drame pour dégénérer à la fin comme seuls les Coréens savent le faire. Ainsi, The Host (« Gwoemul »), dont le synopsis laisse deviner un film de monstre générique, est plutôt un drame familial avec un monstre tentaculaire comme conflit. Le monstre du Host n'est pas à voir comme un élément d'horreur, il n'y a rien d’effrayant dans le traitement du sujet. On peut être inquiet pour le sort des personnages mais les thèmes du film sont plutôt sociaux et politiques. Au  cœur de l'intrigue, la réconciliation d'une famille dysfonctionnelle face à une situation de crise nationale.

Ce que tous ces thrillers ont aussi en commun, c’est le choix de traiter la violence. La méthode varie souvent mais le traitement n'est jamais gratuit, et rarement spectaculaire (dans le sens premier du terme). Park Chan-Wook a réussi à en faire une beauté du sang, on peut parler même d'un lyrisme sanglant tellement la violence devient un instrument poétique de la narration. Sympathy for Mr. Vengeance (« Boksuneun naui geot ») est un thriller qu'on pourrait facilement qualifier de contemplatif tellement la lenteur et la beauté servent la violence. Celle-ci est assez rare, mais tellement dérangeante quand elle arrive finalement, traitée avec la même beauté que les scènes qui présentent longuement la relation fraternelle des protagonistes, ce qui accentue davantage le malaise. C'est ainsi que le traitement transparaît sur le thème de la vengeance qui ne devrait jamais paraître comme seulement consolatrice ou libératrice mais devrait toujours refléter un malaise. C'est, bien sûr, seulement le cas du premier volet de la trilogie sur la vengeance, puisque Lady Vengeance (« Chinjeolhan geumjassi ») nous sert une tout autre réflexion : la violence reçue est dans ce cas tellement grande que seulement la vengeance peut servir de rédemption. C'est pourquoi l'approche esthétique est aussi différente : la violence de la fin ne paraît pas aussi dérangeante en comparaison à la torture psychologique qu'a connue le personnage titre tout le long de l'histoire. Elle paraît alors libératrice.

Le lyrisme sera à son apogée dans Old Boy, où le sang ponctue les tensions dramatiques.  Telles les tragédies de Sophocle ou de Racine, Old Boy explose en violence quand les mots ne suffisent plus. Comme les alexandrins peuvent illustrer avec beauté le décadent de l'inceste et du meurtre, la caméra de Park Chan-Wook se fait lyrique et même sublime quand elle nous livre un magnifique combat au marteau dans un plan séquence digne d'Antonioni. La violence retrouve de nouveau son sens cathartique, puisqu'elle est déchargée quand le protagoniste Oh Dae-Su n'en peut plus, quand la tension devient insupportable et qu'il est tellement impossible de la dire qu'il perd littéralement l'usage de la parole. Le montrer ne fait alors que combler les manques du dire, du suggérer. Ce n'est que quand la violence psychologique est à son paroxysme, quand elle devient insupportable qu'elle s'incarne en violence physique. Sachant qu'Old Boy a reçu une reconnaissance des plus grands jurys de l'industrie (le grand prix du jury à Cannes, entre autres) on peut se permettre facilement d'espérer qu'il a redonné, avec ses compatriotes, les lettres de noblesses que le genre méritait depuis Hitchcock. Le thriller reste un genre très populaire en Corée du Sud et ses réalisateurs étant très productifs, on peut s'attendre encore à bien des surprises.

© Boris Nonveiller, 2012

Photo: Vladan Nonveiller



Détenteur d'un baccalauréat spécialisé en philosophie et d'une mineure en littératures de langue française, Boris Nonveiller étudie présentement en cinéma. Lors de son parcours académique il a produit des critiques de films et une chronique sur le cinéma de genre dans les journaux étudiants Le Quartier Libre et Le Pied.

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