Sixième lettre d’Israël : La misère du non-lecteur, par Chantal Ringuet

 

Nombreux sont ceux qui, à notre époque, clament haut et fort la « mort imminente » du livre imprimé. Avec l’avènement du numérique et des technologies contemporaines, on ne cesse de remettre en cause l’importance des livres en tant qu’objets matériels – et, par conséquent, celle des bibliothèques. Sous prétexte que nous n’en aurions plus besoin, les livres seraient devenus embarrassants, gênants, remplaçables. Et pourtant, ils nous accompagnent depuis la petite enfance. N’est-ce pas justement parce que les livres confrontent ceux qui en dénoncent la prétendue inutilité à leur propre manque de savoir, voire à leur vie d’artifices, qu’ils soulèvent tant d’aversion ? Il s’agit, le plus souvent, d’une aversion camouflée sous les allures d’une indifférence feinte. Bref, une attitude que l’on peut définir comme l’envers de la prétention. De là, une question qui mériterait examen : quel est cet objet refoulé qui se cache derrière le déni des livres ?

J’y reviendrai. À un jeune sportif qui me lançait récemment, en guise de boutade, que ma bibliothèque entière pourrait être transférée sur une clef USB – à entendre : je pourrais ainsi me débarrasser de tous mes livres et jouir d’un espace intérieur plus vaste –, je n’ai pas répondu. De nos jours, une distinction nette, tranchante s’opère entre ceux qui aiment les livres et en apprécient la compagnie, parfois au point d’en écrire eux-mêmes, et les autres, que je nommerai les « non-lecteurs ». D’un côté, les premiers puisent dans les ouvrages chaleur et réconfort, savoir et érudition, curiosité et plaisir, patrimoine et richesse. De l’autre, les deuxièmes tirent du refus des livres une existence édulcorée, marquée par une histoire et une mémoire appauvries, une quasi-absence de culture et de raffinement. En d’autres termes, ces derniers nouent, de manière intentionnelle, un pacte avec le vide, et ce pacte les propulse tout entiers dans l’immédiateté des choses, dans la futilité du présent et l’anarchie des pulsions. Une situation qui, finalement, les accule à leur propre disparition. S’agissant de deux mondes parallèles, je ne vais pas débattre ici de l’écart vertigineux qui ne cesse de se creuser entre eux. Je tenterai encore moins d’expliquer l’importance des livres – entreprise vaine s’il en est – aux tenants de la deuxième catégorie. Il n’empêche qu’une anecdote récente à propos d’un vol de livres rares à la Bibliothèque nationale d’Israël a retenu mon attention.

En mai 2012, le journal israélien Haaret’z annonçait qu’une accusation officielle de contrefaçon, de fraude et de vol avait été portée contre deux jeunes hommes qui, trois ans auparavant, avaient volé deux ouvrages datant du XVIIIsiècle dans cette bibliothèque renommée, située à Jérusalem. Les complices s’étaient introduits à deux reprises dans le hall Gershom Sholem, où ils avaient demandé à consulter deux livres rares de la Kabbale. Ils avaient alors présenté de fausses recommandations d’instituts de recherche sur la Torah et de fausses recommandations personnelles des représentants de ces instituts pour avoir accès à ces livres rares, dont la valeur est estimée à une dizaine de milliers de dollars chacun. La première fois, ils ont demandé à consulter un gros ouvrage, après quoi ils ont rendu un livre différent, sur lequel ils ont apposé la cote bibliographique de l’original, tout en repartant avec celui-ci. Une semaine plus tard, les deux malfrats sont revenus à la bibliothèque, où ils ont demandé de consulter un autre ouvrage classique de la religion juive. Cette fois, les deux complices ont retourné la couverture du livre original au bibliothécaire, après y avoir inséré un livre différent.

Cet incident se révèle intéressant pour deux raisons. D’une part, ces vols rendent compte d’un changement de registre, d’une coupure dans l’ordre des représentations symboliques : le livre est ici destitué de sa valeur intellectuelle et spirituelle ; en revanche, il est reconnu pour sa valeur marchande. L’enjeu du savoir est détourné, puisqu’il ne s’agit pas d’acquérir un savoir particulier par les livres, mais plutôt de savoir en tirer un profit mercantile. Le fait qu’il s’agisse d’ouvrages religieux spécialisés renforce la gravité de cet acte, de même que sa portée, car le Livre, on le sait, revêt une importance primordiale dans le judaïsme. Certes, ce vol rend compte d’une transgression vis-à-vis de l’identité juive et de la religion, mais il y a plus. En commettant ce vol, puis en le répétant, ces deux jeunes Israéliens représentent un cas de figure intéressant : ils jouent le rôle de « traîtres » non seulement vis-à-vis d’une certaine tradition juive, mais aussi vis-à-vis du lecteur, que la consultation de livres rares pourraient intéresser. En ce sens, ils donnent doublement raison aux non-lecteurs.

Mais ne vole pas le savoir qui veut, en particulier celui de la Kabbale. L’effort de celui qui a consacré un nombre d’heures infinies à ces écritures, qui les a lues et relues au point d’en acquérir la maîtrise, qui en connaît intimement la richesse, est une expérience irremplaçable. Ainsi en va-t-il de tout autre ouvrage d’intérêt, qu’il soit religieux ou non. Derrière cet exemple de fraude, il y a là un aveu d’impuissance : je ne sais pas, donc je vole le savoir, je le vends et, ainsi, je m’enrichis. Peut-on inventer meilleur geste pour court-circuiter le vide d’une existence où les livres, en tant qu’objets de savoir, ne trouvent pas leur place ? Aussi remarque-t-on, dans ce double vol raté, une étrange réalité qui se profile : la misère du non-lecteur.

© Chantal Ringuet, 2012

Photo: P. Anctil


Docteure en études littéraires et traductrice, Chantal Ringuet détient un postdoctorat en études juives canadiennes de l’Université d’Ottawa (2007-2008). Elle a publié un essai intitulé À la découverte du Montréal yiddish (Fides, 2011) et un recueil de poèmes, Le sang des ruines (Écrits des hautes terres, 2010), qui a remporté le prix littéraire Jacques-Poirier 2009. À l’occasion d’un séjour de quelques mois à Jérusalem, elle écrit pour Salon littéraire .II. quelques «Lettres d’Israël» abordant l’actualité littéraire et culturelle de ce pays.

 

 

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