Septième lettre d'Israël: Entretien avec Moshe Sakal, par Chantal Ringuet

« Shauli accuse Yolanda. Il prétend que tous mes défauts, toutes mes manies, viennent d’elle. Les obsessions, l’hystérie, la suspicion.

Je ne suis pas d’accord, je lui dis que personne dans la famille ne ressemble à Yolanda. Elle a toujours tout gardé pour elle, n’a rien transmis par les gênes. Il insiste. Il parle de ce qui est invisible à l’œil nu et qu’il est seul à voir. « Momo, décrète-t-il, tu as hérité de l’âme de Yolanda. Accepte-le. On sait que ces choses-là sautent une génération, c’est comme la calvitie ».

Yolanda, p. 28.

Écrivain « incontournable » de la jeune génération des écrivains israéliens, ainsi que je le qualifiais dans ma première lettre d’Israël, Moshe Sakal est l’auteur de Yolanda (2010),  roman riche et bigarré qui aborde la complexité des relations intergénérationnelles dans le contexte israélien actuel. En mars 2012, l’éditeur français Stock faisait paraître, dans sa belle collection «La cosmopolite» consacrée aux auteurs étrangers, et sous la plume de Valérie Zanetti, la traduction française de ce roman autobiographique. Entretien avec un écrivain qui se dit « nostalgique de l’homme minoritaire » dans son propre pays.

C. R. Comment qualifier votre roman?

M. S. Yolanda raconte l’histoire de Momo, un jeune homme issu d’une famille cosmopolite qui entretient un lien privilégié avec sa grand-mère Yolanda, sorte de « reine égyptienne diasporique en Israël ». Née au Caire et émigrée en Palestine dans les années 1930, celle-ci vit dans une sorte de « double diaspora » : à Tel-Aviv, elle regrette le Caire, mais lorsqu’elle vivait au Caire, elle était nostalgique de Paris. Lorsqu’il atteint l’âge de vingt ans, Momo, son petit-fils préféré, quitte Tel-Aviv pour Paris, la « terre promise » de Yolanda ; ce faisant, il s’attire la colère de sa grand-mère. Yolanda met en scène également l’histoire du grand-père George, le seul ashkénaze de la famille, celui que sa femme chassera de leur domicile sans que l’on sache trop pourquoi. Ainsi, mon roman dépeint l’histoire d’une famille à la fois séfarade et damascène chargée de secrets et de mensonges ; il met en scène la « troisième génération », celle qui vit actuellement en Israël et cherche ses racines dans la diaspora. Cette génération suit celle que l’on nomme «la génération muette», celle qui a reçu une seule culture, la culture israélienne, et une seule langue, l’hébreu. En ce sens, mon roman pose la question suivante : « Que signifie “être israélien” à l’époque actuelle ? »

C. R. Et que signifie “être israélien” en 2012 ?

M. S. Pendant longtemps, la définition qu’on en donnait correspondait toujours à la formule suivante : « “être israélien”, c’est ne pas être ceci ou cela ». C’était une identité définie par bon nombre de négations. Il fallait alors renier la diaspora – ce qui surprend davantage de la part des séfarades. Être israélien signifie, en quelque sorte, que l’on refuse des tas de choses, tout en regrettant leur absence. Dans le roman, cette situation est illustrée par le personnage de la grand-mère, Yolanda, ainsi que par la présence des jeunes Philippines qui travaillent comme domestiques ou aides aux personnes âgées, et dont la présence soulève bon nombre de questions, entre autres celle des Juifs arabes.

C. R. Vous êtes chroniqueur littéraire pour le journal israélien Haaret’z et vous avez déjà publié d’autres ouvrages. Comment décririez-vous votre parcours?

M. S. À dix-sept ans, on m’a offert le roman La vie devant soi de Romain Gary, qui m’a beaucoup marqué. À vingt et un ans, j’ai publié un premier recueil de nouvelles ; celui-ci a été suivi de deux romans. Yolanda est mon premier roman traduit en français. Auparavant, j’ai vécu et étudié en France pendant quelques années. Grâce à la langue et à la littérature française, ainsi qu’à mes études sur le yiddish, je me suis dit que je pouvais écrire ma propre histoire et qu’il fallait que je le fasse. Par la suite, j’ai compris qu’il me fallait écrire ce roman pour retrouver ma généalogie. Un extrait du texte le montre  clairement (p. 30) : « […] du côté de Yolanda, je suis un pur produit de l’impérialisme. Son français, qui lui a permis de vivre dans sa ville natale en étant coupée de son environnement arabe, incarne la culture qui m’a mené un jour à Paris, et a déterminé en grande partie l’homme que je suis.  Mais, par l’autre branche de la famille, du côté de Damas, j’ai hérité de l’aspiration à être un autochtone,  comme mon grand-père en son temps ».

Avant d’écrire ce roman, il me manquait quelque chose, sans que je le sache. Je n’ai pas de racines. C’est l’homme minoritaire qui me manque ici.

C. R. D’autres écrivains israéliens de la troisième génération cherchent également leurs racines dans la diaspora. C’est le cas, notamment, de Matan Hermoni et de Sivan Beskin, qui s’intéressent respectivement à la culture yiddish et aux cultures russe, française et italienne. Eux aussi semblent nostalgiques de ce que vous nommez « l’homme minoritaire ». Si je comprends bien, cette notion désigne le Juif de la diaspora, celui qui se distingue par son raffinement culturel, par sa connaissance de nombreuses langues et par son adhésion à la notion de doykayt[1]. Comment expliquer cette situation ?

M. S.  Oui, l’homme minoritaire, c’est justement celui qui n’a pas de culture nationale. Je pense que nous avons le désir de renouer avec nos origines respectives et de nous ouvrir au monde extérieur. Pendant un demi-siècle, les artistes et les écrivains israéliens ont forgé une culture et une littérature spécifiquement israéliennes. Il était alors nécessaire de faire table rase avec le passé, c’est-à-dire de rejeter le Juif de la diaspora, ainsi que sa culture et sa langue, le yiddish. On voulait construire un nouveau type de Juif, l’Israélien, celui qui disposerait enfin d’une culture nationale. De nos jours, les écrivains de ma génération adhèrent de moins en moins à cet idéal et ils tentent de renouer avec l’héritage qu’on n’a pas voulu leur transmettre.


[1] Le terme doykayt,  néologisme yiddish, signifie « vivre dans le pays où nous sommes nés ». Ses adhérents s’opposent aux sionistes, des individus qui souhaitent recréer une culture juive nationale en Israël.

 

© Chantal Ringuet, 2012

[Photo : P. Anctil]



Docteure en études littéraires et traductrice, Chantal Ringuet détient un postdoctorat en études juives canadiennes de l’Université d’Ottawa (2007-2008). Elle a publié un essai intitulé À la découverte du Montréal yiddish (Fides, 2011) et un recueil de poèmes, Le sang des ruines (Écrits des hautes terres, 2010), qui a remporté le prix littéraire Jacques-Poirier 2009. À l’occasion d’un séjour de quelques mois à Jérusalem, elle écrit pour Salon littéraire .II. quelques «Lettres d’Israël» abordant l’actualité littéraire et culturelle de ce pays.

 

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