Akiko Tabor et Annie Heminway en entretien avec Richard Collasse


Dans votre roman, Le pavillon de thé, vous mettez en parallèle le Japon des années 1960 à celui des années 1980. Les Japonais ont-ils trouvé un équilibre entre tradition et modernité ?

Ils l’avaient dans les années 1970 et 1980 et jusqu’au tournant du siècle, mais ils le perdent peu à peu, notamment en ouvrant trop grand leurs portes aux touristes (de moins de 5 millions par an il y a dix ans à 30 millions en 2017) et ils visent 60 millions… Dans un pays petit dont la culture est extrêmement raffinée et fragile, c’est une hérésie totale qui fait progressivement glisser le pays vers une indifférence à ses valeurs fondamentales et traditionnelles.

Les années 1960. R, un jeune diplomate français entretient avec Mariko, une liaison passionnelle qui doit rester secrète. Relation-illumination ?

Illumination, au sens métaphysique, mystique du terme, l’équivalent du SATORI, cet état spirituel extrême.

Le pavillon de thé est-il un hommage à la femme japonaise à travers les siècles ? Des femmes moins fragiles qu’on voudrait le croire, des femmes à l’imagination débordante, à l’érotisme volcanique ?

Le Dit du Genji est une somme monumentale qui démontre à quel point la femme avait de liberté de ton. Bien entendu, la société moderne a accentué la joyeuse impertinence des femmes au Japon, elles sont pétillantes, charmantes et charmeuses.

Sur le plan érotique, le contraste entre le côté policé, discipliné en public et l’impudeur en privé exacerbe la sensualité japonaise. On cache pour mieux montrer (kimono), on minaude pour mieux imposer. Je dis toujours aux Occidentaux qui s’extasient que ma femme soit japonaise et imaginent une épouse dévouée corps et âme aux besoins et attentes de son mari (moins souvent corps après le mariage et surtout l’enfantement, un autre paradoxe et pas des moindres de la femme japonaise) : « Pourquoi  croyez-vous que les épouses japonaises marchent trois pas derrière leur mari ? Parce que c’est plus facile de contrôler de derrière ! » 

La Voie du thé - peut-être la voix du thé – cette cérémonie que vous décrivez à merveille, élève-t-elle le concept de « ichigo ichie » à un niveau d’idéal esthétique ? Représente-t-elle la perfection que le gaijin, l’étranger, n’atteindra sans doute jamais ?

Oui, le « Ichigo Ichie » est cet instant qui ne se reproduira jamais et qu’il faut donc chérir et respecter. De ce fait, la Cérémonie du Thé est considérée comme un moment unique car tout sera autrement, différent, la prochaine fois. On recherche donc l’équilibre fragile de l’Instant, on soumet tout son être à ce qu’on ressent, la fraîcheur ou la moiteur du temps, un courant d’air, le chant d’un grillon, la caresse de la lumière sur le tatami, le froissement de la manche du kimono de l’officiant, tout ce qui ne peut être identique deux fois, même si la gestuelle, elle, est immuable. Eh oui, je crains que nous, étrangers, ne sachions apprécier cette perfection des sens.


La narration est émaillée de mots en japonais, de sons, d’onomatopées. Quelles sensations, quelles émotions souhaitez-vous susciter chez votre lecteur ?

De toute évidence l’exotisme. Et aussi faire un peu pénétrer le lecteur dans cet esprit Ichigo Ichie. Par ailleurs, certaines expressions sont difficilement traduisibles, quelle que soit la langue.
 

Vous citez Osamu Dazai, Natsume Soseki, Yukio Mishima, Yasunari Kawabata etc. Lisez-vous avec autant de passion la littérature japonaise contemporaine ?

Elle est moins intéressante à mon avis. Et puisque je suppose que votre arrière-pensée est Murakami Haruki – pardon, Haruki Murakami, je dois vous dire que je n’aime pas sa littérature que je trouve très artificielle, répétitive, une « recette » qui marche, donc il la réplique à l’infini. Les Japonais pensent chaque année depuis quinze ans que « cette fois, ça y est », c’est à son tour de décrocher le Nobel de Littérature – terrible déception mêlée de vexation en 2017 quand ce fut Kazuo Ishiguro (un « faux » Japonais, quelle horreur !), moi je crois qu’il ne le décrochera jamais. Bien sûr qu’il y a de très bons auteurs contemporains, je pense à Hitomi Kanehara avec son Serpents et Piercing ou à Hitonari Tsuji avec Le bouddha blanc, mais ils ne se sont pas inscrits dans la continuité, ce qui fait la différence entre un auteur et un écrivain car ils ont peu publié ou n’ont plus produit après ces très beaux romans.

Les œuvres des écrivains du XXIe siècle sont-elles toujours aussi influencées par l’esthétique, la beauté, le raffinement du Japon ?

Oui, sans doute. Un très beau livre récemment écrit par un auteur qui n’a jamais mis les pieds au Japon, Le bureau des jardins et des étangs, de Didier Decoin en est une jolie illustration. Il y a un romantisme du Japon chez les auteurs étrangers et plus particulièrement français. Ils n’ont pas toujours réalisé la profondeur de ce pays, ses rites, sa culture, sa société, mais ils ne succombent pas non plus aux clichés.
 

Participez-vous aux rencontres, aux festivals littéraires au Japon et avez-vous l’occasion de partager votre passion de l’écriture avec les écrivains de tous horizons ?

Hélas trop peu à cause de ma profession et de mon poste, PDG de Chanel au Japon, qui ne me donne pas le loisir d’assister à ces interventions (je viens d’être invité les 16 et 17 juin prochains à Dijon aux « Clameurs, Rencontres du Livre et de la lecture », mais je ne pourrai m’y rendre). J’ai avec quelques écrivains des relations affectives, tels que Muriel Barbery, L’élégance du hérisson ou Jean-Christophe Grangé, Les rivières pourpres, L’empire des loups, Lontano, etc., Christophe Ono-dit-Biot, Birmane, Plonger ou encore Mathieu Laine, Dictionnaire amoureux de la liberté, qui m’accompagnent de leurs encouragements.

Nombre d’écrivains français sont traduits en japonais, plus facilement qu’en anglais. Le pavillon de thé sera-t-il bientôt disponible en japonais ?

Des cinq romans publiés en France au Seuil, trois sont traduits en japonais – le premier La trace est en fait paru au Japon avant qu’il ne sorte en français en France – et deux autres livres, un recueil de nouvelles et un essai à deux plumes avec l’écrivain d’origine chinoise Shan Sa, La joueuse de go, ont paru au Japon qui ne sont pas traduits en français. Pour Le pavillon de thé, je suis actuellement en pourparlers avec mon éditeur historique japonais.
 

Les lecteurs français et les lecteurs japonais ont-ils réagi de la même façon à votre roman ?

Non, et c’est normal. Les Japonais ont plongé dans la nostalgie avec La trace, là où les Français ont découvert un autre Japon. Ils ont apprécié ma connaissance de la mentalité et des mœurs japonaises dans Saya, les Français y ont découvert les dysfonctions d’une société en apparence lisse et harmonieuse. Ils ont adoré L’océan dans la rizière qui leur a donné un éclairage sur la catastrophe qu’ils n’avaient vécue qu’au travers du prisme de l’énorme couverture TV locale, les Français ont compris que Fukushima n’était pas le « climax » de cette tragédie. Les Japonais n’ont voulu ni voir, ni entendre, ni parler de Seppuku qui met le doigt sur les épisodes honteux de la guerre du Pacifique : les « Comfort Women » coréennes, l’unité médicale 731, le vol de l’or de Chine par un médecin maudit japonais qui a paisiblement fini sa vie en devenant aubergiste, etc. Bref, la lecture d’une histoire profondément enracinée dans un pays et lue par d’autres pays ne peut que susciter des réactions différentes.  
 

En tant que Japonaise de la diaspora qui voyage fréquemment au Japon, Le pavillon de thé a été une révélation. Un roman fascinant, un guide idéal et ludique pour les japonophiles. Pour qui avez-vous écrit ce roman ?

Pour moi. Pour expulser plusieurs choses intimes, pour hurler mon dépit devant la direction que donnent ses hommes politiques à ce pays (cf. ma dédicace) extraordinaire, mais aussi pour faire toucher du doigt la profondeur et la délicatesse de la civilisation japonaise.  
 

© 2018, Akiko Tabor et Annie Heminway

 

 

Akiko Tabor:
Née en Japon. Enfance vécue à Londres, Paris, Tokyo et Toronto. Résidence à New York depuis 1989. Trader à Goldman Sachs pendant les années 1990. Co-fondatrice de HQ New York  (expert-conseil auprès des entreprises japonaises). Francophone et francophile, passionnée de littérature, elle vit à Tribeca avec son mari et un Jack Russell. 



Annie Heminway:
Annie Heminway enseigne l’écriture créative, la Littérature-Monde et la traduction en ligne à New York University. Elle est traductrice littéraire, rédactrice à Mémoire d’encrier à Montréal et consultante pour le Festival littéraire international de Montréal Metropolis bleu et Femmes au-delà des Mers à Paris. Elle est l’auteur d’une quinzaine de livres, les plus récents, French Demystified et la série Practice Makes Perfect (New York: McGraw-Hill 2011). Elle est directrice littéraire pour le contenu français du Salon .ll.





Richard Collasse:
Dans sa notice Wikipedia, Richard Collasse est présenté comme un romancier français et accessoirement comme le PDG de Chanel au Japon alors que c'est plutôt l'inverse! Depuis plus de quarante ans au Japon, il a publié son premier roman, La trace en japonais en 2006, puis en français en 2007. Ont suivi Saya (2009 en France, 2011 au Japon), L'océan dans la rizière (2012 en France et au Japon), Seppuku (2015 en France) et enfin Le pavillon de thé (2017 en France). Par ailleurs, il a publié deux autres livres au Japon, un recueil de nouvelles Les voyageurs ne meurent jamais en 2011 et un essai co-écrit avec la romancière d'origine chinoise Shan Sa Rencontre improbable en 2007. Richard Collasse est toujours le président de Chanel au Japon.

[Photo de Richard Collasse: Lucille Reyboz]
Les autres photos sont de Richard Collasse.

 

 

 

 

 

 

 

 

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