Quatorzième lettre d’Israël, par Chantal Ringuet

Ce jour-là, il faisait une chaleur torride à Jérusalem. Nous étions à la mi-avril et je me préparais à faire ma première promenade en solitaire dans la ville. J’avais prévu visiter l’Institut français Romain Gary afin d’explorer la bibliothèque. Pour m’y rendre, je prendrais le Citypass, le nouveau train de Jérusalem, dont j’avais beaucoup entendu parler. Il avait été mis en service un an auparavant, à la suite de travaux de construction qui avaient duré plusieurs années, au point de décourager plus d’un Jérusalamite à pouvoir un jour utiliser ce moyen de transport si répandu en Europe dans leur propre ville.

Je descendis à la station City Hall, à proximité de la vieille ville. L’Institut était hébergé dans de beaux locaux qui faisaient partie d’un complexe récent situé à quelques pas de la station. Lorsque j’y entrai, je découvris une grande salle lumineuse. L’endroit était pratiquement désert; au fond de la salle, seule une dame d’un âge respectable était en train de feuilleter un magazine. Je me dirigeai spontanément vers la bibliothèque. De petite taille, celle-ci faisait la part belle aux auteurs français et israéliens, dont les œuvres étaient disponibles dans leur langue d’origine et en traduction. Je choisis plusieurs ouvrages sur les rayons, puis je m’installai confortablement à une table dans la salle de lecture. À cette heure, l’endroit était peu peuplé; il régnait un calme très propice à la lecture. Je commençai à feuilleter les ouvrages. Je m’émerveillais alors de la situation privilégiée qui était mienne : je pouvais vaquer dans Jérusalem en toute liberté et me consacrer à la lecture sans compter le temps dans cette bibliothèque agréable et peu fréquentée. Bref, l’après-midi s’annonçait des plus agréables et j’y pris un réel plaisir, au point d’y rester deux bonnes heures. Ravie de mes découvertes, je m’abonnai à la bibliothèque pour la durée de mon séjour. Cela me permit d’emprunter plusieurs documents : des romans d’Aharon Applefeld et de David Grossman, trois CDs de jazz et quelques exemplaires du Magazine Littéraire. L’employée de l’Institut était sympathique : elle m’accueillit avec générosité et m’invita à passer aussi souvent que je le souhaitais, entre autres, pour participer aux soirées littéraires. « Oui, un après-midi fort agréable », pensai-je à nouveau en enfilant mon sac à l’effigie « Institut Romain Gary de Jérusalem » à l’épaule, après avoir salué l’employée. D’un pas décidé, j’empruntai le passage étroit qui menait à la station City Hall, en songeant aux courses que j’irais faire au mont Scopus afin de préparer le repas du soir.

* * *

Rue Yaffo, de nombreux voyageurs étaient massés devant le train immobilisé. On distinguait clairement trois groupes : touristes américains, Juifs ultra-orthodoxes et Arabes. Des deux côtés de la rame, j’aperçus des contrôleurs; il semblait y avoir une interruption de service. « Bah, qu’importe! », pensai-je. Ce petit incident sans importance n’allait pas gâcher le reste de mon après-midi. Je décidai alors de me rendre à la librairie Vice-Versa, histoire de passer le temps de manière agréable avant la reprise du service. Mais alors que je poursuivais mon chemin, un contrôleur m’interpella en hébreu :

« … »

Certes, je connaissais déjà les rudiments de cette langue, que j’étudiais depuis quelques semaines à l’Institut Rothberg. Pourtant, je ne compris pas un traître mot de ce qu’il disait.

« Do you speak English ? », lui demandai-je, d’un air candide.

« You can’t pass. The road is blocked ».

« Oh », fis-je, avec déception. « When will the train start working again? »

« We don’t know. The police are searching for a bomb in the train ».

A bomb in the train? Je reculai spontanément de quelques pas. De l’autre côté de la rue, j’aperçus quatre grosses voitures identifiées « ????? »; à leurs côtés, des policiers se démenaient avec énergie. Oui, j’avais bien entendu : A bomb in the train. Tout à coup, mon cœur se mit à battre la chamade. Que faire? Où aller? Il me fallait quitter les lieux, au plus vite. NE PAS FAIRE COMME CES BADAUDS qui attendent stupidement devant le train, alors qu’il pourrait exploser d’une minute à l’autre. Ou d’une seconde à l’autre, pendant que l’équipe d’escouade tactique entreprend une fouille dans l’urgence. P A R T I R.

Pour la première fois, je ressentis un danger imminent : à une vingtaine de mètres, un wagon de train allait sauter. Si l’explosion survenait au cours des prochaines secondes, comme je l’imaginais (c’était une habitude de longue date, chez moi, que d’imaginer le pire, dans toutes les situations potentiellement dangereuses), mon nom apparaîtrait sans doute sur la liste des individus « gravement blessés » au cours de cet incident. À moins qu’il ne figure sur l’autre liste, celle des passagers pour qui le train de 15 h 15 serait inéluctablement « le dernier tram », celui qui ne les aurait pas manqués.

Un défilé d’images dramatiques me happa intérieurement. Explosion, feu, bruit de verre qui vole en éclats; corps projetés, calcinés, démembrés; cris des victimes… Je me dirigeai en courant vers le boulevard Shlomo Ha’Melech afin de héler un taxi.

* * *

À Jérusalem, de nombreuses voitures de taxi circulent en permanence; comme les touristes se font plutôt rares dans la ville mythique depuis l’Intifada, les chauffeurs sont toujours en quête de clients. Souvent, ils ne se gênent pas pour héler ou klaxonner des passants avant même que ceux-ci n’aient levé le bras. Mais en cette fin d’après-midi, il n’y avait aucune voiture de taxi dans ce boulevard situé à quelques mètres du carrefour de l’Hôtel de Ville, un lieu achalandé en permanence, hormis durant le shabbat. « C’est bien la première fois que les taxis ????? désertent cette artère principale! », pensai-je. Je descendis lentement sur le boulevard, où les voitures affluaient dans les deux sens. Elles étaient si serrées les unes contre les autres qu’il était pratiquement impossible à un piéton de se frayer un chemin pour traverser. Du reste, il n’y avait pas de rues transversales que j’aurais pu emprunter, une fois que j’aurais atteint l’autre côté du boulevard.

Un peu désemparée, je continuai de descendre. Au moment où je désespérais de trouver un taxi, je me heurtai à l’absurdité de la chose : quand bien même je monterais dans un taxi, à quoi cela me servirait-il d’être prise au piège dans un tel embouteillage? Au bas mot, il m’en coûterait entre 80 et 100 shekels pour me retrouver trois rues plus loin dans une vingtaine de minutes! Or je pouvais franchir cette distance à pied et cela, en moins de dix de minutes. Je rebroussai chemin. À l’angle des rues Yaffo et Shlomo Ha’Melech, les policiers continuaient d’examiner le wagon immobilisé. La petite foule que j’avais croisée quelque dix minutes plus tôt avait maintenant gagné en importance. Les groupes de touristes, de Juifs orthodoxes et d’Arabes qui la composaient auparavant s’étaient fondus en une sorte de magma informe. Devant l’ampleur de la foule, mon étonnement ne cessait de croître. « Mais quoi! » pensai-je encore, « ces individus se presseraient-ils pour être au premier rang du massacre à venir? ». Face au danger potentiel que représentait l’explosion du train, la capacité de refoulement de cette masse d’individus me frappa. Les paroles de Freud à propos de l’individu en foule résonnèrent en moi avec une acuité percutante : « Il n’est plus lui-même, mais un automate que sa volonté est devenue impuissante à guider ».

Au bord du trottoir, à l’intersection de ces deux artères principales de Jérusalem, je me sentais tel un pantin au-dessus de l’abîme. Ne disposant d’aucune barricade ou rempart où me réfugier, je redoutais au plus haut point le sentiment océanique qui risquait de m’envahir d’un instant à l’autre. Nulle part, je n’avais lu ce qu’il était approprié de faire en pareilles circonstances : ni dans les guides touristiques ni dans les romans israéliens, encore moins dans les essais sur le conflit au Proche-Orient. Les jambes molles, j’envisageai la première option qui se présentait : monter dans le prochain train. Était-ce une bonne ou une mauvaise idée? Je l’ignorais complètement. Je fermai les yeux et me posai la question secrètement à moi-même : DOIS-JE MONTER DANS LE TRAIN SUIVANT?

De l’intérieur, une voix stridente m’interpella :

« Que fais-tu là? Es-tu donc la fille de Zeus, Artémis, la chevaucheuse de taureaux, celle qui guide tout en protégeant ses semblables?

Non, jamais de toi-même, ô fille de Zeus, tu ne t’es égarée au point de rejoindre le troupeau! 

Allez, marche! Quitte le chemin où tes pas se figent. Promène-toi dans cette cité de collines, jusqu’à ce que tu retrouves la montagne d’où tu viens. Marche! »

Le khresterion avait parlé; il ne me restait plus qu’à obéir.

Je traversai le carrefour en direction de Damascus Gate et empruntai la voie piétonne qui bordait le chemin de fer. Sur ma route, je croisai des individus dont les visages exprimaient un air de gaieté insouciante : des enfants juifs riaient, tandis que des femmes arabes bavardaient en souriant. À les regarder, la vie semblait paisible et agréable à Jérusalem en cette journée radieuse. Cela me fit une drôle d’impression. Étais-je la seule qui saisissait la fragilité des choses à ce moment précis? L’oracle m’avait bien mise en garde contre le désastre à venir : d’un instant à l’autre, tout pouvait basculer. Alors une autre voix s’imposa :

« Mais que fais-tu? Si une bombe éclate à ta hauteur dans le train suivant, tu seras bien avancée! »

Ne pouvant distinguer si cette voix appartenait au chœur ou au chef, je poursuivis mon chemin d’un pas hésitant.

« Marcher en bordure de la rame du chemin de fer, n’est-ce pas la pire chose à faire? reprit-elle. C’est pratiquement comme si tu étais dans le train… »

« Et qui sait? enchaîna une autre voix, peut-être le prochain train sera-t-il un convoi funèbre? »

Mon sang se glaça soudain.

 

« M’éloigner de la voie du train dès que possible », telle fut ma décision. L’artère piétonne que j’avais empruntée avait été construite en parallèle à la voie ferroviaire pour relier deux carrefours importants : City Hall et Damascus Gate. Aucune voie transversale ne la rejoignait, de sorte que je devais marcher jusqu’à Damascus Gate avant de pouvoir emprunter une autre rue, et enfin quitter ce quartier.

Malgré la chaleur accablante, je marchai d’un pas rapide. Le soleil au zénith était maintenant aveuglant. En sens inverse, quelques femmes arabes transportaient des sacs d’épicerie; deux hommes, sans rien dans les mains, les suivaient. Des gouttes de sueur perlaient sur mon front; lorsque je les essuyai du revers de la main, mon regard descendit jusqu’au sol. Celui-ci était jonché de morceaux de poulet crus extraits de leur emballage en plastique, véritable festin qu’une cohorte d’oiseaux était en train de dévorer. J’aboutis à un parc situé en bordure de l’autoroute où jouaient de petits Arabes. À quelques pas de ma destination, je fus alors confrontée à une impasse : si je quittais l’artère piétonne que j’avais empruntée, je m’enfoncerais dans un quartier arabe. Comme j’étais seule et dépourvue de plan, cela me parut de mauvais augure. Je rebroussai chemin, tandis que le sentiment de faire fausse route ne cessait de croître en moi. Depuis le début de cet itinéraire imprévu, je prenais des décisions qui me ramenaient sans cesse à proximité du train, alors que je tentais précisément de le fuir.

« Et si une bombe éclatait aujourd’hui dans le train de Jérusalem? Si une bombe éclatait entre City Hall et Ammunition Hill, mes stations? » Cette pensée résonna en moi avec force. Hélas, ce scénario était plausible. Il ne s’agissait pas d’une simple fantaisie de mon esprit fiévreux.

En quête d’une réponse, je retournai à l’angle de la rue Yaffo et du boulevard Shlomo Ha’Melech. S’agissait-il du khresterion, le lieu de l’oracle où j’étais incessamment ramenée? « Et si je tentais à nouveau de héler un taxi? » pensai-je. Après dix minutes, je fus acculée, une fois de plus, à l’échec de mon entreprise.

« Que faire? Retourner à la station City Hall? Prendre le train? »

Cette fois, nulle voix issue des profondeurs célestes ne se fit entendre. Une pensée s’imposa toutefois avec force : et si, derrière les apparences du danger, Zeus lui-même tentait de me protéger? D’ailleurs, que l’on mette sur pied une telle opération d’urgence, probablement en raison d’un colis abandonné, cela n’était-il pas le signe d’une sécurité à toute épreuve? (En Éretz-Israël, on ne prend pas les choses à la légère.) Contrairement à ce que je croyais depuis le début de ce petit incident, peut-être me trouvai-je, avec les autres passagers qui attendaient le train, dans une situation d’hypersécurité? Au fond, ils auraient raison… Peut-être m’étais-je trompée…

Était-ce un nouvel avertissement de l’oracle?

Le service du Citypass reprit son cours normal et les passagers montèrent à bord. Je lançai un regard dans leur direction : ils semblaient jouer dans un film projeté devant moi, sur un écran de taille réelle. Les voitures de police avaient disparu et l’on pouvait maintenant circuler dans la rue Yaffo. Éreintée par l’effet du soleil et le poids des ouvrages que je traînais dans mon sac, je continuai de marcher, la tête vide, sans chercher à retourner à mon point de départ – dont je ne parvenais plus à me rappeler – ni à atteindre un quelconque point d’arrivée. J’avais parcouru un long et tortueux chemin qui avait ébranlé mes certitudes et qui, fort heureusement, m’avait détrompée de mes illusions. Un trajet n’est jamais circonscrit par un point de départ et un point d’arrivée précis. Au mieux, ceux-ci servent de repères pour se protéger contre les événements tragiques et déroutants de l’aventure humaine.

Une fois arrivée devant la Cathédrale de la Sainte-Trinité de Jérusalem, j’aperçus, dans la rue adjacente, un taxi immobilisé. La scène semblait irréelle, quasi féérique. Je m’adressai au chauffeur; il était disponible. J’appris alors que l’incident du Citypass avait été causé par un sac abandonné dans le wagon.

« Ça arrive de temps à autre à Jérusalem, vous savez. Rien d’anormal ».

« Ah ».

« Je vous emmène où? »

Pendant quelques secondes, je réfléchis. Cela n’avait plus d’importance.

« Alors? », fit le chauffeur, en lançant un regard perplexe dans le miroir de son rétroviseur.

« Retourne à la montagne, petite sauvageonne, où tu as oublié ton arc et tes flèches. Tu ferais mieux de courir dans les vallonnements, insoumise et fière, plutôt que de t’égarer dans la cohue urbaine, où tu n’as trouvé nulle écriture pour guider tes pas », dit alors le chœur.

Je me laissai porter par les voix.

« Au Mont Scopus », répondis-je. « French Hill ».

 

© Chantal Ringuet 2014.

Docteure en études littéraires et traductrice, Chantal Ringuet détient un postdoctorat en études juives canadiennes de l’Université d’Ottawa (2007-2008). Elle a publié un essai intitulé À la découverte du Montréal yiddish (Fides, 2011) et un recueil de poèmes, Le sang des ruines (Écrits des hautes terres, 2010), qui a remporté le prix littéraire Jacques-Poirier 2009. À l’occasion d’un séjour de quelques mois à Jérusalem, elle écrit pour Salon littéraire .II. quelques «Lettres d’Israël» abordant l’actualité littéraire et culturelle de ce pays.

 

 

 

 


 
 
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< Il y a plus de difficulté à interpréter les interprétations qu’à interpréter les choses, et plus de livres sur les livres que sur un autre sujet : nous ne faisons que nous gloser les uns les autres.> -- Montaigne

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