Post 6, par Marie-Andrée Lamontagne

Le cercle restreint, bien que réel et actif, de ceux qui s’intéressent à la littérature s’est brusquement élargi, ces dernières semaines, en raison de la polémique qui n’a cessé d’enfler à la suite de la parution, à Paris, le 22 août dernier, de trois brefs essais de l’écrivain Richard Millet aux éditions Pierre-Guillaume de Roux (Langue fantôme, suivi d’Éloge littéraire d’Anders Breivik, De l’antiracisme comme terreur littéraire, Intérieur avec deux femmes). De ces trois ouvrages, un seul (le premier), formé de deux textes (et c’est le second qui est en cause) a fait l’objet d’une vindicte inouïe dirigée contre son auteur, également éditeur chez Gallimard et, à ce titre, membre du comité de lecture, dont il a récemment démissionné, tout en demeurant éditeur pour le compte de la maison.

Ces ouvrages n’étant pas encore disponibles au Québec au moment d’écrire ces lignes (sauf De l’antiracisme…, qui vient d’arriver chez le distributeur), je ne les ai pas lus, ce que je ferai, commentaires à l’appui, dès que j’aurai reçu ma commande. Raisonnablement, je devrais donc attendre de les avoir lus avant de commenter la polémique qui fait rage à Paris et dont quelques médias, à Montréal, se sont fait l’écho. Au nom de la littérature, cela m’est impossible.

C’est que sous les effets conjugués du scandale et de l’indignation, la part de la littérature est ici furieusement laminée pour céder toute la place aux dimensions politiques, sociales et personnelles de l’affaire. À quoi tient la part de la littérature ainsi perdue? Avant tout à l’écart. Toute œuvre littéraire, y compris dans sa dimension pamphlétaire, prend place dans l’écart qui subsiste entre l’homme et l’écrivain, entre l’écrivain et le narrateur qui fait entendre sa voix dans les livres (dispositif tout aussi présent chez les femmes qui écrivent, faut-il le préciser). Ce n’est pas que ces différents états – à vrai dire ces lieux – soient étanches, bien au contraire. C’est que l’œuvre littéraire, faite de mots ayant une réelle portée, s’élabore dans ces cornues-là, selon une alchimie complexe et sans cesse recomposée, ce que le lecteur et, a fortiori, le commentateur ne peuvent ignorer. La part de la littérature, c’est aussi celle du temps, qui exige, au moment de juger, de considérer le livre dans son entier et l’œuvre dans son ensemble, au nom de la cohérence patiemment et plus ou moins consciemment voulue par l’écrivain, qui avance le plus souvent à tâtons, dans la charge comme dans la rumination intérieure.

Si je n’ai pas encore lu les trois essais de Richard Millet à l’origine de la polémique, en revanche j’ai lu presque tous ses livres, et cela depuis la vingtaine d’années que nous sommes amis. Il m’est arrivé en outre de commenter çà et là l’ensemble de son œuvre ou certains de ses romans – dernièrement dans un numéro de la revue Littératures qui lui est consacré, publié aux Presses Universitaires du Mirail, de Toulouse (no 63, 2010, sous la direction d’Yves Laurichesse). Loin de moi pour autant l’idée de poser en spécialiste – le vilain mot – de l’œuvre de Richard Millet. Du moins puis-je affirmer que je l’ai lue avec attention et esprit critique, dans l’admiration aussi, et avec pour allié le temps qui décante les premières impressions de lecture. J’ajoute que je ne suis pas la seule à l’avoir fait, que ce soit au Québec, en France, au Liban (pays avec lequel Richard Millet a noué des liens remontant à l’adolescence) et dans ceux des pays d’Europe où ses livres sont traduits.

C’est ce bagage de lectrice et de critique qui me fait réagir aujourd’hui à la polémique, pour rappeler la part de la littérature ici escamotée. Et quelques évidences. Citer des extraits est une pratique courante dans le journalisme et la critique littéraire, mais il faut savoir que ceux-ci sont nécessairement réducteurs et leur choix même teinté de subjectivité. Nul ne peut exiger des journalistes et des critiques qu’ils aient lu tous les livres d’un écrivain avant de commenter le plus récent, mais les plus virulents d’entre eux pourraient au moins, au moment de s’en prendre à ses idées, avoir la modestie d’avouer leur ignorance de l’œuvre, l’ignorance étant un  terreau de choix, en littérature comme ailleurs, pour les jugements à l’emporte-pièce, la rumeur toute-puissante, l’indignation vertueuse et le lynchage.

Sous prétexte de littérature, on ne peut pas dire n’importe quoi, a-t-on répété à l’envi au cours des dernières semaines. Bien sûr. Je crois cependant que la littérature peut tout montrer, aborder tous les sujets, donner tout à voir, y compris le mal, le sang, la violence, le désarroi identitaire des sociétés, la médiocrité, la bêtise et l’insignifiance de ce qui s’avance souvent derrière le masque de la culture. Elle peut aussi donner à voir l’esprit tordu qui conduit à commettre des actes extrêmes et criminels. Et obliger brutalement à se poser des questions qui travaillent brutalement la société derrière les consensus ou l’indifférence de façade. S’aventurer sur ce terrain n’est pas le lot de tous les écrivains. Ceux que leur sensibilité, leur tempérament et leurs obsessions poussent à agir ainsi le feront à des degrés divers et de différentes façons (genres littéraires, figures de style). Dans tous les cas, l’entreprise n’aura rien d’amusant ni pour l’écrivain ni pour le lecteur, et l’œuvre qui en résultera sera plus que jamais exposée au malentendu fondamental de la lecture. Richard Millet est depuis longtemps engagé dans cette voie. L’hallali des dernières semaines est le plus violent de tous ceux sonnés depuis une quinzaine d’années à son sujet; il n’est pas le premier.

Pour redire sa détestation de l’époque, de l’état actuel de la France et de nos sociétés occidentales, et tout aussi bien sa douleur à cette idée, Richard Millet s’arrête cette fois à la figure du monstre froid qu’est Breivik. «L’éloge littéraire» de ce dernier n’est qu’une pièce d’un dispositif rhétorique qui compte trois livres, parus simultanément chez le même éditeur, et qui s’inscrit à la suite d’une douzaine d’essais profondément pessimistes sur la littérature et le monde tels qu’ils vont, essais parus chez d’autres éditeurs. Je saurai bientôt quelle réaction suscitera chez moi la lecture de ces trois récents titres. Pour l’instant, je m’en tiendrai à celle que j’ai faite de Printemps syrien (Ducasse & Destouches Éditeurs, 2012), que la polémique a mis en cause au passage. Elle me conforte dans l’idée que l’usage des citations et le commentaire construisent un objet et que, à subjectivité égale, il vaut toujours mieux avoir lu soi-même le livre avant d’en parler.

On a reproché à Richard Millet, dans ce bref essai, de donner son appui à Bachar el-Assad. C’est ne pas avoir assez vu que cet appui, par moment teinté d’ironie, vient surtout illustrer une charge vigoureuse contre les idéologies sur le beau, le bien et le convenable à notre époque, et dont les médias se font régulièrement les chantres. Cet appui vient aussi en réponse à la difficulté, pour un dirigeant syrien, de gouverner un pays comportant plusieurs minorités ethniques et religieuses;  au rayonnement mondial de ce que Millet appelle la «sous-culture américaine»; à l’impossibilité, selon lui, d’implanter dans le monde arabe la démocratie telle que la connaît l’Occident; et à l’état de déliquescence où sont tombées, croit-il, la France, la culture et la langue françaises, ce qui conduit l’écrivain à regretter le rôle perdu joué par la France en Orient sous le mandat français. Assad apparaît alors, tout despote qu’il soit (le mot «despote» est utilisé par Millet), comme un mal nécessaire, qui préserve du mal plus grand qu’est l’islam radical. On le voit : il est plus facile de condamner, en trois mots, l’appui donné à un dirigeant à poigne, dût-il être partisan d’un État laïc, et de le condamner, fort opportunément, à un moment où il est désavoué par les gouvernements occidentaux et par la Ligue arabe, que de suivre la démonstration d’un écrivain qui cherche sa vérité sur un chemin tout à la fois tortueux, intuitif, obsessif et stylistique – quitte à discuter ensuite de ses idées.

Voilà pourquoi, j’ai envie de penser que, tout comme le sang, le sperme, la merde, la nuit, le granit, l’oignon, l’ail, la saleté et les odeurs dans le métro parisien ou la voix des morts dans ses romans précédents, Breivik aura servi à Richard Millet de prisme ou de miroir grossissant à travers lequel scruter l’époque sans détourner le regard, quitte à en être éclaboussé. Notons que, éclaboussés, ses détracteurs le sont aussi. Parmi eux, des écrivains qui signent des pétitions pour expulser l’intrus, une librairie qui retire les livres de Millet de ses étagères : les mœurs de la République des lettres sont décidément irréprochables. Jean Paulhan, qui, au nom de la littérature, s’est opposé aux règlements de comptes entre écrivains au moment de l’Épuration, en savait quelque chose. En attendant de lire les trois ouvrages incriminés, je retiens que l’auteur de Printemps syrien évoque à quelques reprises Maurice Barrès pour rendre les couleurs de la Syrie. Plus précisément, il s’agit du Barrès d’Une enquête aux pays du Levant (voyage fait en 1914, ouvrage publié en 1923, quelques mois après sa mort, et réédité en 2005 aux éditions Manucius).

Ce livre, Barrès l’a écrit en «non-savant», comme il prend bien soin de le préciser, et il y témoigne d’une grande sensibilité à l’endroit de l’Orient et de ses mystiques. Au début du siècle dernier, Barrès séjourne à Beyrouth, à Damas ou à Alexandrie en voyageur, non en touriste, dans le but de recueillir les éléments qui lui permettront, croit-il, une fois rentré en France, d’obtenir des fonds supplémentaires pour l’enseignement de la langue française dans ces contrées. Un passage du récit, en particulier, m’a frappée. Entre autres villes, gens, paysages ou événements, l’écrivain évoque sur plusieurs pages la figure historique de Hasan Sabâh, chef cruel, délirant et criminel de la secte des Hashâshîn (littéralement «mangeurs de haschich», selon une étymologie populaire de l’époque;  en français le terme arabe donnera le mot «assassin»). Au XIe siècle, retranché dans sa forteresse Alamout, Hasan Sabâh endoctrine ses adeptes sur la grandeur de la civilisation perse détrônée en Orient par l’islam vainqueur, et il dresse ses hommes à tuer froidement, sur son ordre, après les avoir gavés de haschich et leur avoir promis un jardin de délices dans l’au-delà. 

Pourquoi cette fascination de l’écrivain? En se tenant au plus près de la figure sombre de Hasan Sabâh, Barrès peut se montrer plus lucide à l’endroit du Nietzche destructeur du christianisme, qui séduit alors bon nombre de ses contemporains, en France comme «en Germanie», écrit-il. Certes, Barrès est un homme de droite, antidreyfusard, écrivain enraciné dans le terroir, écrivain et homme politique français qui a eu son importance au début du XXe siècle, mais depuis tombé en désuétude et guère lu de nos jours. Qu’il ait eu raison ou non de mettre en garde contre l’attrait exercé sur ses contemporains par le nihilisme revu par Nietzche relève des convictions et du jugement de chacun. Mais quand on sait l’usage dévoyé que le nazisme, en pleine ascension en 1923, au moment où paraît le récit de Barrès, fera de la morale du surhomme, on se dit que la littérature obéit à des lois plus compliquées que le clivage gauche/droite, les modes ou la Bourse des valeurs littéraires, et qu’il est des détours nécessaires pour comprendre son temps et, peut-être, entrevoir l’avenir. Ces détours, je suis persuadée que la littérature permet parfois de les faire, beaucoup moins le journalisme, et pas du tout la politique. À condition de savoir lire, ce qui s’appelle lire.

© Marie-Andrée Lamontagne, 2012

Marie-Andrée Lamontagne est écrivain, éditrice, journaliste et traductrice. Chez Leméac Éditeur, notamment, elle a publié un roman (Vert), un recueil de nouvelles (Entre-monde) et un récit (La méridienne). De 1998 à 2003, elle a dirigé les pages culturelles du quotidien québécois Le Devoir, où elle collabore encore à l’occasion. Elle prépare actuellement une biographie de la romancière et poète Anne Hébert (à paraître aux éditions du Boréal). 

[Photo: Martine Doyon]

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