Post 5, par Marie-Andrée Lamontagne

 

« Souvenirs d’une baronne danoise qui possédait et exploitait une ferme en Afrique du Sud. C’est charmant, intelligent, émouvant – bien écrit et bien raconté. Un joli livre de femme. » C’est en ces termes que Raymond Queneau, en 1938, alors membre du comité de lecture des Éditions Gallimard, rédigeait la fiche de lecture d’Out of Africa, paru en anglais l’année précédente. J’ignore ce qu’est au juste un « livre de femme », même si je mesure la condescendance que recouvre l’expression. De l’introspection, de la mièvrerie, des complications sentimentales qui trouvent un dénouement heureux, l’intime et la famille élevés au rang d’univers, telles sont les caractéristiques généralement attribuées aux romans dits féminins – ce que n’était pas tout à fait le récit de Karen Blixen, comme Queneau était malgré tout capable de le voir.

À 14 ans, je dévorais avec une égale boulimie tout ce qui passait à ma portée, notamment les romans de Jules Verne, les poèmes du Tombeau des rois, Lewis Carroll et, dans un registre populaire, sur les deux mêmes versants stéréotypés de la littérature d’évasion pour jeunes gens, la série des Bob Morane et celle des Sylvie Mademoiselle. Ce n’est que beaucoup plus tard, dans la trentaine, que l’évidence m’est apparue : René Philippe, nom de plume de l’écrivain belge René-Philippe Fouya, était un homme qui avait gentiment bluffé des dizaines de milliers de lectrices de langue française en leur servant un univers féminin, qui donnait à rêver chaque fois que l’intrépide Sylvie, la taille bien prise dans son uniforme, accueillait les passagers au pied de l’avion, à Orly, comme le voulait encore l’époque, et vivait des aventures, tout en posant un regard énamouré sur le mâle commandant de bord qu’elle épouserait bientôt, se clouant au sol par la même occasion.

L’auteur des Sylvie, comme celui de Madame Bovary, est un homme, et celui de The Mill on the Floss, une femme qui, vivant à l’époque victorienne, avait estimé plus prudent de dissimuler les règles qu’elle avait chaque mois derrière le nom de George Eliot. La jeune P.D. James, au milieu du XXe siècle, aurait cultivé, dit-on, une semblable ambiguïté en se faisant surtout connaître sous un nom précédé de seules initiales. En réalité, ces exemples ne prouvent rien, puisque de nombreux cas de figure peuvent aisément leur être opposés, où des femmes écrivains ne font pas mystère de leur sexe ni de leurs ambitions littéraires.

Récemment, les données recueillies en 2011, par l’association féministe américaine Women in Literary Arts (VIDA), ont démontré, comme celles recueillies en 2010, que, à nombre de publications quasi égal, les femmes écrivains sont bien moins présentes dans les diverses instances du monde littéraire (jury, édition, prix, festivals, panels, recensions critiques, etc.) que leurs collègues masculins, tout naturellement associés, eux, à la littérature qui compte. Au Canada anglais, l’organisme Canadian Women in the Literary Arts (CWILA) a mené une enquête semblable, avec de semblables résultats, comme me le fait remarquer la romancière et éditrice Linda Leith, qui a abordé la question dans son blog, du côté anglais de cette page.

La démonstration a ému dans le landerneau littéraire, mais manifestement pas au-delà. Le public lecteur, que l’on dit en majorité composé de femmes en ce qui concerne la fiction, semble davantage attaché à trouver son bonheur où que ce soit, tantôt dans un livre écrit par un homme, tantôt dans un livre écrit par une femme, pourvu que ce livre sache le retenir, le captiver, l’ébranler, le hanter, le déranger, le séduire – ce que fait, en somme, toute littérature digne de ce nom, le reste n’étant que bytes ou arbres écrasés.

L’ennui, c’est que ce « reste » entend bien exister aussi sur la place publique, dût-il, comme les milliers d’éphémères qui naissent avec le jour pour donner leur pitance aux oiseaux, périr avant le coucher du soleil. C’est sur ce terrain, très exactement celui de la mise en marché d’un auteur, que le milieu littéraire pratiquera – délibérément ou non, tout le problème est là –une ségrégation plus ou moins grossière, la même, au fond, qu’illustrent encore certaines attitudes rétrogrades qui ont cours dans le monde de la politique ou de la vie en entreprise, heureusement avec de moins en moins de succès.

Pour sa part, ni homme ni femme, ni Blanc ni Noir, ni pauvre ni riche, ni adulte ni enfant, ni bourgeois ni ouvrier, l’écrivain de fiction tient avant tout de la « machine-écrivante ». C’est sa sensibilité protéiforme qui lui permet, toutes antennes vibrantes, d’être homme ou femme, Blanc ou Noir, riche ou pauvre, adulte ou enfant, bourgeois ou ouvrier – tout ce que lui ordonnera de devenir le roman qu’il est en train de s’extirper du cœur et du cerveau. Soyons précis : Raymond Queneau n’était qu’un homme quand il faisait de Karen Blixen l’auteur d’un « joli livre de femme ». C’est en faisant parler Zazie qu’il redevint un écrivain.

© 2012, Marie-Andrée Lamontagne
[Photo: Martine Doyon]
 

Marie-Andrée Lamontagne est écrivain, éditrice, journaliste et traductrice. Chez Leméac Éditeur, notamment, elle a publié un roman (Vert), un recueil de nouvelles (Entre-monde) et un récit (La méridienne). De 1998 à 2003, elle a dirigé les pages culturelles du quotidien québécois Le Devoir, où elle collabore encore à l’occasion. Elle prépare actuellement une biographie de la romancière et poète Anne Hébert (à paraître aux éditions du Boréal). 
 

 

 

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