Notes d'une Irlandaise réincarnée, par Linda Leith

Jamais je ne me suis sentie plus irlandaise que ce matin. En rentrant hier soir de Toronto, ce pays étranger, j’ai trouvé une aimable invitation à participer, en tant qu’écrivaine née en Irlande du Nord, à un événement sur le thème des femmes «immigrées et appartenant à un groupe racial minoritaire». L’UNEQ leur avait parlé de moi. Je ne suis pas vraiment sûre de la raison de ma présence aux côtés d’une Bosniaque de Sarajevo et d’une femme arabe de Beyrouth, mais je poserai la question.

Ce n’est pas la première fois, ces temps-ci, qu’on me rappelle mon identité irlandaise. Il y a quelques semaines, j’ai déjeuné avec un Montréalais d’origine irlandaise qui souhaitait discuter d’un éventuel développement de l'offre culturelle autour de la Saint-Patrick.

Lors de la soirée d'ouverture du Festival littéraire international de Montréal Metropolis Bleu en 2011, un homme charmant, l’un des premiers organisateurs du festival, monta sur la scène et me présenta comme une Irlandaise.

Je suis née à Belfast, c’est vrai. Mes deux parents et leurs ancêtres aussi. Cependant, Belfast n'est plus mon chez-moi aujourd’hui. J'ai vécu dans de nombreuses villes, et je suis ici depuis si longtemps que Montréal, c’est ma ville. Plus que n’importe quelle autre ville au monde.

Tout commence par mon arrivée en 1963. Mes fils sont nés ici. J'ai fait carrière ici. Dans tout ce que j’ai écrit, je me suis même intéressée à Montréal et à ses écrivains. En particulier, à ceux qui écrivent, comme moi, en anglais.

Je ne me suis jamais considéré comme une immigrée. Peut-être quand j'avais 13 ans, et peut-être même quand j'avais 23 ans, mais presque jamais depuis. Les immigrés sont ceux qui sont nouvellement arrivés dans la ville. Je ne me vois pas non plus comme « appartenant à un groupe racial », quelle qu’en soit la signification.  Cela m’évoque des images de femmes immigrées, venues de pays lointains, des femmes en sari, des femmes en turban, des femmes en hijab et en burqa, qui parlent persan, pachtoune, dari, ourdou et des dizaines d'autres langues. 

Comparée à bon nombre d'entre elles, je ne suis pas seulement intégrée, mais je suis privilégiée. Privilégiée par ma peau blanche et mes cheveux blonds, par ma familiarité avec les mœurs locales, par mes études universitaires et mon expérience, et par mon appartenance au milieu littéraire. Privilégiée par la langue également, car je parle français et anglais.

Néanmoins, avoir l’anglais comme langue maternelle, constitue un privilège ambigu. Montréal n'est pas seulement une ville obsédée par la langue. C’est aussi une ville de langue française obsédée par l'anglais. Ici, il n’y a encore pas si longtemps, les Français et les Anglais étaient considérés comme appartennat à deux « races » différentes. 

En fait, les anglophones ne sont pas une race distincte, juste des gens comme moi qui parlent mieux l'anglais que le français. Certains d'entre nous sont nés et ont été élevés ici; d’autres viennent d'ailleurs. Aujourd'hui, à certains égards, il est plus facile d'être une minorité visible qu’un locuteur natif de langue anglaise. Plus facile même, pour certaines femmes « immigrées et appartenant à un groupe racial minoritaire" qu’il ne serait pour moi d'être engagée par la Ville de Montréal ou le gouvernement du Québec.

Je ne voudrais pas minimiser les difficultés que ces femmes ont à trouver un emploi. La teneur de mon propos est différente. C'est que dans ce meilleur des mondes où la diversité fait fureur et où nous célébrons les contributions apportées à notre société par des personnes venant d’autres horizons, la diversité linguistique est souvent occultée.

La raison est que la langue est un sujet trop dangereux ici, qu’il risque même de mettre le feu aux poudres, surtout maintenant que le Parti québécois est en désarroi, et que des conflits linguistiques éclatent de toutes parts. Le gouvernement du Canada et la Caisse de dépôt et placement, malheureusement, ont fait un sacré travail en ramenant la langue sur le devant de la scène quand ils ont choisi d'engager de hauts fonctionnaires incapables de parler français.

Étrangère partout, je me sens en exil à Toronto, où je parle anglais tout le temps, beaucoup plus qu’à Montréal, où je parle français la plupart du temps. Le fait qu’il y ait une publication intitulée Tribune Juive à Montréal et qui invite les étrangers à y contribuer, ne me surprend aucunement. Montréal est le genre de ville où vous vous attendez à trouver Tribune Juive, ce qui est une des raisons pour lesquelles j'aime cette ville.

C’est ici que je suis chez moi, nulle part ailleurs. J'ai toujours été traitée avec courtoisie et souvent - de plus en plus, me semble-t-il - avec chaleur. Nous, les Montréalais, sommes chanceux de ne pas vivre à Sarajevo, ou à Beyrouth, ou à Belfast. Et les situations qui rappellent que la langue anglaise - et les gens qui la parlent – ne sont guère appréciés par certains francophones? C’est le prix à payer pour vivre à Montréal. 

C'est pourquoi cette nouvelle identité, qui est mon identité d'origine, m'intrigue. Les rappels de mon identité irlandaise sont des rappels que moi aussi, je suis une immigrée. Ce sont de gentils rappels.  En plus de me rappeler que je suis une immigrée, c’est aussi une façon de me mettre à l'aise dans une ville où il peut être imprudent de témoigner de l'affection aux Anglos. Quand les Montréalais me qualifient d’Irlandaise, leur désir est que je fasse partie intégrante de cette ville complexe. Immigrée irlandaise, je suis moins une exilée maintenant,  que je l’aurais jamais été en tant qu’Anglo. 

Texte © Linda Leith 2012

Linda Leith est née à Belfast, Irlande du Nord, et a vécu à Londres, Bâle, Ottawa, Budapest et Montréal. Ses livres les plus récents sont Marrying Hungary (2008; initialement publié en français par Leméac Éditeur, sous le titre Épouser la Hongrie,traduit par Aline Apostolska) et l'essai littéraire, Writing in the Time of Nationalism (2010), qui paraîtra en français à l'automne 2012 chez Leméac Éditeur. Elle est propriétaire de Linda Leith Éditions, qui publie en ligne le Salon .ll. www.lindaleith.com en anglais et en français.

Traduction © Annie Heminway 2012

Née en France, Annie Heminway enseigne l’écriture créative, la Littérature-Monde et la traduction en ligne à New York University. Elle est traductrice littéraire, rédactrice à Mémoire d’encrier à Montréal et consultante pour le Festival littéraire international de Montréal Metropolis Bleu et Femmes au-delà des Mers à Paris. Elle est l’auteur d’une quinzaine de livres, les plus récents, French Demystified et la série Practice Makes Perfect (New York: McGraw-Hill 2011). Elle est codirectrice littéraire, avec Ève Pariseau, pour le contenu français du Salon .ll. 

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FRANCINE KAUFMANN, professeur, chercheur et essayiste, est l’auteur d’une centaine d’articles universitaires et d’encyclopédies, et d’un livre sur le romancier André Schwarz-Bart. Docteure ès Lettres (Paris X-Nanterre 1976), elle a enseigné à Paris III et Paris VIII de 1969 à 1974. Installée en Israël, elle a enseigné jusqu'à sa retraite, en 2011, au département de traduction et d'interprétation de l'université Bar-Ilan, qu’elle a dirigé à deux reprises.

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