Mort d'Auteur, par Zoran Minderovic

C’est le savant, l’intellectuel, le clerc—nous dit Montaigne—qui a tué non seulement l’Auteur, dans sa forme humaine et divine (si nous supposons que le premier Auteur, dont tout, y compris cette méditation sur le destin de l’Auteur, découle), mais aussi l’idée, ainsi que la pratique, de l’originalité, de créativité et de spontanéité. Bref c’est la pensée guindée—que le lecteur me pardonne ce pléonasme ! – qui a tué l’esprit.

Bien que les experts imaginent la naissance de la critique littéraire de l’esprit d’Aristote, incarné, notamment, dans La Poétique, nous savons, grâce à G. M. A. Grube, éminent classiciste (et, en tant que militant socialiste, un des fondateurs du Nouveau Parti démocratique) canadien d’origine belge, que la pratique critique, ainsi que ses hallucinations chatoyantes telles que l’intertextualité, l’autoréférentialité, la déconstruction, etc., et tout ce que les esprits stériles qui jalonnent la délirante histoire du modernisme nous proposent comme substitution à l’expérience littéraire, s’annonce déjà chez Homère, dans L’Odyssée. Il s’agit du respect, de la part du protagoniste du poème, pour l’art divin et inexplicable de deux aèdes royaux (The Greek and Roman Critics, University of Toronto Press, 1965, p. 2).

Pourrions-nous en conclure que, du fait que tout commentaire potentiel, justifiable ou non, existe déjà dans le texte, que l’interprétation littéraire, en tant que pratique rituelle de rabâchage ad nauseam, détruit son objet, que, en d’autres termes, un livre déchiffré n’existe plus ? De surcroît, comme nous prévient Montaigne, les explications du texte ajoutent des barrières qui éloignent l’œuvre littéraire du lecteur :

Il y a plus de difficulté à interpréter les interprétations qu’à interpréter les choses, et plus de livres sur les livres que sur un autre sujet : nous ne faisons que nous gloser les uns les autres.

Tout fourmille de commentaires ; d’auteurs, il y en a grande disette. Le principal savoir de nos siècles et le plus réputé, n’est-ce pas de savoir comprendre les savants ? N’est-ce pas la fin habituelle et la fin dernière de toutes les études ?

(Les Essais, Livre III, Chapitre XIII, « Sur l’expérience»)

Lire les poètes, ou comprendre les savants ? Pour Montaigne, la question ne se pose pas.

  

© 2018, Zoran Minderovic


Chercheur, traducteur, relecteur (membre du PEN Canada) et écrivain, Zoran Minderovic  a traduit des livres de Claude Lévi-Strauss, Julia Kristeva et Félix Ravaisson en serbe. Il est rédacteur associé du Salon .ll.

 

 

 

 

 

 

 

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