Lire la Havane. Une journée dans la capitale cubaine, par Annabelle Moreau


L’arrivée est tout simplement époustouflante. La ville, du haut du Castillo de San Pedro Del Moro semble irréelle de l’autre côté de la baie. On sent une agitation que l’on ne voit pas encore, mais qui ne va pas tarder à assaillir nos sens. Les blancs et les ocres des immeubles servent de tampon entre le bleu du ciel et celui de la mer.

La Havane, capitale cubaine, a sorti ses airs de grande dame, et les trois châteaux qui gardent son entrée témoignent encore de la beauté et de la richesse de cette île mythique des Antilles. Il fut un temps où tout ce que le monde avait de corsaires, de flibustiers et de pirates souhaitait mettre la main sur ses trésors.

Une fois dans le ventre de la belle, les pieds dans sa poussière, le regard du curieux change, s’élargit un moment, s’éloigne dans la torpeur avant de reprendre peu à peu ses aises et ses repères. C’est que la ville a aujourd’hui des airs de vieille dame, les échafaudages, rafistolages et autres réparations de bric et de broc sont légion.

Malgré tout, un charme suranné se dégage, les vieilles voitures américaines y sont sûrement pour quelque chose. Mais ce n’est pas tout. Ceci n’explique pas cela. La vie y bouillonne. Déborde, chamboule, détourne et consterne. Les yeux n’ont pas assez de yeux pour regarder.

Partout la Culture, dis-je, oui la Culture se déploie sous une de ses multiples formes. Là, une œuvre au grand air, ailleurs un groupe de musiciens interprétant des airs qui ont fait la gloire de leur île, là encore une citation de José Marti, célèbre poète, journaliste et politicien cubain.

Au hasard de mes déambulations, un parcours se dessine. Le mien serait marqué par les mots. Les livres aussi. Cuba ne serait pas pour moi que synonyme de plage, soleil et mojitos glacés. Je voulais savoir quel rapport les Cubains entretenaient avec la littérature et les mots. Avec l’objet livre.

Les résultats de mon vagabondage ont été surprenants. Partout, à La Havane, j’ai découvert des bibliothecas. Petites ou grandes, ces bibliothèques publiques sont omniprésentes. À l’image de la ville, elles sont aussi mystérieuses, sinueuses, et l’air  y est étouffant, l’humidité écrasante. Le soleil y entre à flots et imprime sa marque sur le papier. C’est à se demander si les conditions sont idéales à la conservation d’ouvrages.

Gratuites, les Havanais profitent de ces bibliothèques allègrement, mais fait intéressant, ils ne peuvent y emprunter de livres, mais doivent lire leurs histoires préférées sur place. Si certaines sont bien fréquentées, d’autres sont complètement vides à longueur de journée. Leurs mandats sont aussi très diversifiés : si certaines sont vouées à la conservation (à l’instar de la Bibliothèque et Archives nationales du Québec), d’autres, servent de relais culturels, de lieux de discussion et de rencontres quotidiennes. Le livre comme entremetteur.

Le parcours du livre ne s’arrête cependant pas là, à La Havane. Cet objet est partout. Je m’étais fait un point d’honneur à visiter la librairie Moderna Poesia sur la mythique avenue Obispo. Tout près de la Floridita, débit de boissons rendu célèbre par Ernest Hemingway et transformé en pièges à touristes, la Moderna Poesia se veut, elle, la vitrine de la littérature cubaine. Située dans un magnifique immeuble art déco, rénové à grands frais, la librairie est riche en promesses, mais une fois engagé dans le magnifique porche, la déception est au rendez-vous. Impersonnelle, froide, et vide (les quelques étalages sont rachitiques), le bouillonnement de la ville y est invisible. Librairie d’État, la Moderna Poesia n’exauce pas les vœux des lecteurs boulimiques, mais peut remplir leur gosier : un bar (impersonnel lui aussi) offre à boire aux badauds. Libraires volubiles et air conditionné sont la seule oasis de cette escale livresque.

C’est la mine déconfite et le cœur lourd que je quitte la Moderna Poesia, je croyais alors que j’irais de déception en déception. La suite s’est avérée tout autre. C’est dans la rue que le livre m’est apparu comme le plus vivant, incarné, chatoyant. En empruntant la Calle Obispo vers la mer, une multitude de librairies se succèdent entre les restaurants et boutiques où se mêlent également Havanais et touristes.

Les lecteurs pourront se régaler : le livre est un objet de désir, de convoitise. Il retrouve toute sa splendeur, sa beauté. Les nombreuses librairies, toutes plus étonnantes les unes que les autres, lui offrent un écrin splendide. J’ai une préférence pour les librairies poussiéreuses, touffues, à la limite bordéliques, et j’ai été servie, mais ne vous méprenez pas, les librairies majestueuses, où règnent le bois et l’ordre se partagent aussi le terrain.

Revigorée, j’arrive au bout de la Calle Obispo, sur la Plaza de Armas, et là tout naturellement, se trouve le marché aux livres, point culminant d’un parcours en retours et détours. Je sillonne les allées ombragées et constate encore que le livre sert d’entremetteur, de point de rencontre ; il anime cette place où tout un chacun en a fait un objet culte.

Tout près, la Bodeguita del Medio, légendaire restaurant et bar de la vieille ville qui se vante d’avoir inventé le mojito (rien de moins !) et d’avoir eu pour client Ernest Hemingway, Pablo Neruda ou Nat King Cole. Cette fois, je ne peux résister à la tentation : la touriste en moi y entre pour boire la célèbre boisson. Dans le bar du premier étage, minuscule et bondé, tous les yeux sont rivés sur une femme dont l’âge n’a plus d’importance, chanteuse magnifique à la voix rauque, accompagnée de deux musiciens qui aussi effacés qu’elle est flamboyante. Les airs entonnés rappellent un âge révolu pour la capitale cubaine. Mais, comme pour le reste, le mythe demeure. La Havane : capitale culturelle? À n’en point douter. La grande dame retrouve ses airs de jeunesse. 

© Texte et photos: Annabelle Moreau, 2012

Photo: Jean Bernier

 

Annabelle Moreau aime les mots, les livres, et les auteurs aux noms étranges, bref, la littérature sous toutes ses formes, mais aussi le cinéma, les arts visuels et la photo. Elle est tour à tour journaliste pigiste, rédactrice, réviseure et traductrice et possède son propre blogue sur les déboires et les désillusions d’une écrivaine (http://lesintemperies.wordpress.com/). 

 

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