Lecture: Frontière, par Maryse Barbance

En ces temps de bruit, le titre retient mon attention. Je me laisse emmener, dans un bar de centre-ville, sur la route du lac Mégantic, dans une ferme perdue, et puis au-delà, par un chemin de pierre à peine carrossable, en direction d’un village de bout du monde où, dit-on, se sont réfugiés des catholiques pratiquants, des puristes. Sont-ils revenus là ou y ont-ils toujours vécu, oubliés depuis des décennies ? Là, un supposé miracle a eu lieu, dont la protagoniste serait une jeune fille, Catherine, fille de Dunnigan. Antihéros, prof d’université que ses fourvoiements médiatiques et une ambition à la Iznogoud — devenir recteur à la place  du recteur — rendent spontanément sympathique. Sans compter une vie sexuelle pour le moins sage : une ex qui s’agite (un peu convenue), une nouvelle venue avec qui il tente de se convaincre qu’il lui faudrait bien aller plus loin : « Vient un temps où il faut se taire et passer au lit. Une fois l’intimité installée, on fait face à d’autres défis, mais on avance[1]. »

            Sur les origines, on est fixés : « Son nom, il le devait à un naufragé irlandais, un seul, retrouvé à moitié noyé sur une place de la Gaspésie au XIXe siècle et vite incorporé dans une famille du cru. Nous sommes des bâtards Dunnigan ! disait Beaumont [un collègue]. Des rejetons d’apatrides ! À cette différence près que tes ancêtres étaient des pouilleux et les miens de grands seigneurs. Sinon, nous sommes frères[2]. » Sur le milieu universitaire également : les étudiants « commençaient à piger qu’un prof qui sait enseigner est une denrée rare à l’université[3] »...

            Mais l’essentiel n’est pas là, plutôt dans le parcours de Dunnigan à la recherche de sa fille en cette époque où nombre de mouvements plus ou moins sectaires captent les êtres, dans la confiance qu’il témoigne également à cette enfant que l’on sent prise dans la folie du monde, dans le dialogue enfin qu’il tisse avec son propre père sous le toit de la maison qu’ils ont bâtie ensemble voilà des décennies, quand il était lui-même adolescent, aux abords de ce village en lisière de la forêt, que j’imagine non loin de la frontière américaine, sur un de ces no man’s land dont on ne sait s’ils sont d’ici ou d’ailleurs, ces régions de l’entre-deux, où l’on arrive et d’où l’on repart, régions transitoires où il est difficile de s’installer mais où l’on peut faire halte, se retrouver avant de reprendre la route.

            Dunnigan chemine, il quitte la ville universitaire pour le village lointain de l’enfance, sa fille le ramène à son père, du présent il remonte au passé, le souvenir énervé de son ex cède la place à la présence apaisante de Corinne, jeune femme élevant seule ses deux enfants dans une demi-bohème, et qui n’a pas le choix, elle, d’avoir les pieds sur terre, car elle est mère d’une fillette malade éminemment attachante mais exigeant une attention de tous les instants.

            Dunnigan se cherche, dans sa vie autant qu’en lui-même, et c’est sans doute ce qui nous donne envie de l’accompagner. Aucune réponse certaine, rien d’assuré, même plus ce poste à l’université depuis que, mais je n’en dis pas davantage car la scène, épique, vaut la surprise. Autant que ce passage sur la méchanceté de l’adolescence et le miracle vu par le père : « Il venait du monde de partout, et ça glapissait comme des coyotes. Ils n’étaient pas entrés dans l’église qu’ils tremblaient déjà tant ils avaient hâte d’avoir la frousse[4] ». J’ajouterai le commentaire sur la lenteur de la liaison internet de Val-des-Saints faisant dire à Dunnigan que « [l]es amateurs de pornos dans le pays, devaient être les plus endurants du monde[5] », son amour pour le vieux tracteur rouge permettant le dur travail dans le bois — émondage, nettoyage, abattage, charriage —, sa joie de retrouver sa voiture « lavée, cirée, gavée d’huile et de graisse, et ronronnant comme un chat heureux[6] », et la conclusion lapidaire du père : « Ou t’es prêt à mourir maintenant, à l’instant même, ou tu n’as pas bien mené ta vie[7] ». La leçon n’est pour autant pas terminée, qui nous attend à la dernière page en forme de clin d’œil.  

           
           Roman sur la filiation et le dialogue entre les générations, roman sur la solitude et la quête de liens dans un monde atomisé notamment par l’immensité des espaces, Le village entré dans le silence fait voix.

Ronald Lavallée, Le village entré dans le silence, Montréal, Fides, 2015, 368 pages.


[1] Ronald Lavallée, Le village entré dans le Silence, Fides, 2015, p. 284.

[2] Ibid., p. 39.

[3] Ibid., p. 97

[4] Ibid., p. 296.

[5] Ibid., p. 284.

[6] Ibid., p. 313.

[7] Ibid., p. 294.

 
Maryse Barbance
[Photo: Valérie Meylan]

Bio
Maryse Barbance est éditrice consultante, chercheure associée (Institut national de la recherche scientifique, Montréal) et intervient à titre de professeure auprès des formations franco-québécoises de l’EPF école d’ingénieurs (Sceaux, France), école sur laquelle elle a publié une monographie historique, De L’École polytechnique féminine à L’EPF école d’ingénieures, aux éditions Eyrolles (Paris, 2005). Ses articles sur la psychanalyse ont été numérisés par la Société psychanalytique de Paris et ses entretiens et critiques littéraires par Érudit.
          Son premier roman, Toxiques, publié chez Hurtubise HMH (Montréal, 2000), a reçu le prix Anne Hébert en 2001. Il a été adapté par Radio-Canada qui a également diffusé quelques autres de ses textes de fiction. Un extrait de l’une de ses nouvelles ainsi qu’une communication sur son activité d’écriture, présentés aux colloques de T.a.m.b.o.u.r. 2011 et 2013, sont accessibles en ligne.

T.a.m.b.o.u.r. Le bois des fées, nouvelle lue par Catherine Vidal
Le Sujet, entre parole et écriture
Éditions Eyrolles, De l'Ecole polytechnique féminine...
Éditions Hurtubise HMH, Toxiques
Société psychanalytique de Paris, Bibliothèque Sigmund Freud
Érudit

 

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