Lecture : De la France, par Maryse Barbance

Écrire pour quelqu’un est de ces livres dont les réflexions s’invitent auprès des vôtres et cheminent avec vous. Au fil des pages vous vous dites que vous avez trouvé là un compagnon. Un dialogue naît, des souvenirs ressurgissent, vous voilà retourné à votre passé, auprès de ceux qui l’ont peuplé  —  tel parent aimé, telle institutrice ou figure du voisinage.


Le Tour Eiffel, construite en 1889, sous la IIIè République, à l'occasion du centenaire de la Révolution française

            Lire nourrit et les grandes œuvres modifient notre façon de voir le monde, écrit Delacomptée. De l’érudition il dit pourtant se méfier en ce qu’elle risque d’étouffer le mouvement libre de l’écriture. Quant aux qualités de celle-ci, « précision » et « élégance », elles furent, dans son cas, conquises à l’école de la République, « façonnées par les œuvres d’auteurs irrécusables, sculptées au burin des exercices scolaires, nourries de l’obstination des professeurs […][i] ».

            Une école dont la mission était sans équivoque, même pour nous les enfants, dirais-je : que chacun de nous apprenne à lire, écrire et compter, dans un esprit d’égalité. À cette fin nos maîtres portaient des blouses grises, nos institutrices des blouses roses, nous de même, pour ne pas faire de différence.

            Qui, de ma génération, n’a pas connu cette France, héritière de la Troisième République, dont les officiers étaient souvent des gens de culture et des polyglottes, rappelle l’écrivain, une culture qu’ils étaient convaincus de faire rayonner : « Ni les peuplades inconnues, ni les sables, ni la jungle, ni les fièvres ne les effrayaient. Ils avançaient, fondaient des villes, délimitaient de nouveaux pays. Le sang-froid les guidait, et une foi toute laïque : ils répandaient la civilisation. C’était leur credo[ii]. » Étrange credo quand on a en tête la dévastation que « la civilisation » opéra en Afrique, ici, dans les Amériques, et ailleurs… 


Strasbourg, Musée Alsacien. Etoffe brodée à l'occasion de la guerre.

            France des Lumières, mais aussi de contrastes, de castes et de classes, où la misère la plus terrible côtoyait d’immensurables fortunes. La femme Binard, raconte Delacomptée, vivait dans un taudis où il lui était arrivé d’accoucher seule, quand elle ne s’était pas avortée. « À sa façon, elle faisait face[iii] », commente-t-il. Une réflexion qui nous replonge dans la noirceur de la condition des femmes. Cette femme Binard, c’étaient nos voisins dont les trois générations partageaient une masure de deux pièces, tous dormant ensemble au grenier.  Quant à Robert de Saint-Loup, « joyau des Guermantes », ne s’incarnait-il pas dans ce camarade de classe qui m’invita un jour chez lui au retour de l’école ? Je découvris un parc menant à un château où je pénétrai comme dans un rêve : qu’une telle demeure pût exister dépassait mon imagination.

            Ce que raconte À la Recherche du temps perdu, poursuit Delacomptée, c’est le basculement dans la modernité naissante et l’individu anonyme. Ainsi Marcel, écrivain sans titre ni blason, dépourvu de patronyme, que désigne son seul prénom.


Belcastel, rives de l'Aveyron

            Au fil du siècle, la vieille France « aux champs parsemés de coquelicots, aux repas de noces endimanchés, aux paysans rocailleux accoudés au zinc d’un bistrot enfumé, aux draps légèrement râpeux sous des édredons dodus avec un grand feu quand il fait froid, un pays attaché aux traditions, gourmand, charnel, une France des terroirs ancrée dans ses pudeurs[iv] », cette France-là s’estompera, mangée par les banlieues, « lèpre des faubourgs commerciaux bouffis de néons criards, secteurs pavillonnaires en enfilade où le pas des piétons claque dans le vide, prolifération de lotissements […], usines au rebut qui entraînent dans leur chute l’esprit des régions ruinées[v]. » 


Marne-La-Vallée, la ville nouvelle            

            Banlieues aux limites mouvantes, n’offrant ni histoire ni repère : « Quand on vient de la banlieue, résume Delacomptée, on vient de nulle part.  Parisien, Marseillais, Lillois, autant d’appartenances. Banlieusard, aucune[vi]. » Pour autant, il me semble avoir entendu des jeunes dire leur appartenance à leur banlieue, de même qu’ici une partie de la nouvelle génération autochtone son enracinement dans les réserves. Comme si ces milieux avaient malgré tout réussi à transmettre, à donner, à aimer. De cet amour que Delacomptée dit avoir eu la chance de connaître dans ce livre écrit en hommage à son père : « L’inexprimable bonheur de l’enfance, celle-ci sublimée peut-être, avec l’immense bonté qu’eurent mes parents pour moi, c’est ce bonheur trop lourd à surmonter dans le souvenir laissé qui, par les trouées du temps pour peu que je m’y plonge, me sert de patrie[vii]. »

            Lui-même se sent héritier de la banlieue et de sa langue, autant que de la tradition élitiste qui lui a été transmise par ses parents et l’école. Et composite : d’origine picarde, bourgeoise et catholique par son père, et juive, nomade et artiste par sa mère, la seconde part ayant pris le dessus du fait de son destin tragique, nous explique-t-il. N’est-on pas habité par « l’étrange et douloureuse survie en nous de ce qu’ont souffert les défunts[viii] », écrit-il doucement.  

            Surgiront les nouvelles technologies, sites de rencontres, relations virtuelles, blogues, « évanescence mondialisée, jaillissement universel de particules effacées dès leur apparition dans cet accélérateur informatif qui brûle sans dépôt ce qu’il génère, de cet incinérateur de données immédiates aux antipodes de l’instantané d’une photo vouée à la permanence, décidée en un clin d’œil, mais réfléchie à l’instar des touches, dans un tableau classique, nées de l’apprentissage auprès d’un maître[ix] ». Se saisir d’un moment et en faire autre chose plutôt que consommer, consumer…

            C’est cette France multiple, tissée de traditions et d’idéaux mais aussi de modernité et de fulgurances, j’ajouterai d’aveuglements, qu’Écrire pour quelqu’un m’a permis de retrouver. Cette France où j’ai été éduquée, à l’école de la République justement, dans cet esprit d’égalité entre pauvres et riches, garçons et filles, nourri de poésie autant que de raison.

            Cette école où nous apprenions à écrire au porte-plume, le majeur indéfiniment auréolé d’encre bleue, où le coin attendait les plus turbulents, où deux après-midi par semaine revenait le moment de la récitation qui me semble encore rythmer l’écheveau de mes souvenirs : Hugo, Verlaine, Henri de Régnier, Prévert. À l’enterrement d’une feuille morte

            Une France si peu souvent décrite dans son épaisseur et sa complexité.  

            Tout cela que « la France ».



[i] p. 154-155.

[ii] p. 20-21.

[iii] p. 130.

[iv] p. 34.

[v] p. 43.

[vi] p. 42.

[vii] p. 63.

[viii] p. 164.

[ix] p. 33-34.

 

© 2016, Maryse Barbance

[Photo: Marie-Noël Challan-Belval]


Maryse Barbance est éditrice consultante, chercheure associée (Institut national de la recherche scientifique, Montréal) et intervient à titre de professeure auprès des formations franco-québécoises de l’EPF école d’ingénieurs (Sceaux, France), école sur laquelle elle a publié une monographie historique, De L’École polytechnique féminine à L’EPF école d’ingénieures, aux éditions Eyrolles (Paris, 2005). Ses articles sur la psychanalyse ont été numérisés par la Société psychanalytique de Paris et ses entretiens et critiques littéraires par Érudit.
          Son premier roman, Toxiques, publié chez Hurtubise HMH (Montréal, 2000), a reçu le prix Anne Hébert en 2001. Il a été adapté par Radio-Canada qui a également diffusé quelques autres de ses textes de fiction. Nénuphar est son deuxième roman (Fides, 2016).

 

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