Le génie de la langue V, par Marie-Andrée Lamontagne

 

Voilà une dizaine d’années que j’anime des rencontres d’auteurs en librairie et des débats publics à caractère culturel ou littéraire. Depuis quatre ou cinq ans – autant dire des lustres à notre ère –, la révolution numérique est souvent le sujet de ces débats. Non, il ne sera pas question ici de la mort annoncée, différée ou contestée du livre, pas plus que de celle de l’écrivain. Comme son nom l’indique, cette chronique s’intéresse aux faits de langage. Aussi les questions qui me tarabustent aujourd’hui sont-elles les suivantes : pourquoi, en français, le terme «liseuse» est-il manifestement en train de s’imposer, à l’usage, pour désigner l’appareil permettant de lire des ouvrages publiés en format numérique? À quoi tient la fortune d’un mot? De tous les mots qui surgissent, portés par l’air du temps, ou de ces autres que des bonnes âmes, soucieuses de correction, s’efforcent d’introduire dans la langue, argumentaire à l’appui, pourquoi certains sont-ils adoptés par les locuteurs et d’autres rejetés?

Je me souviens en particulier, il y a cinq ans, d’un débat sur le livre numérique et les pratiques de lecture au cours duquel les panélistes, ayant débattu le plus sérieusement du monde du nom qu’il convenait de donner en français, au nouveau dispositif électronique qui commençait à faire jaser, avaient opté, ce jour-là, pour le mot «livrel», le plus apte, selon eux, à traduire le rapport à la fois de familiarité et d’étrangeté susceptible de s’instaurer avec la machine. Le terme «liseuse», déjà dans l’air, avait été rapidement écarté en raison d’une confusion possible : le mot désignait la veste moelleuse dans quoi certaines lectrices depuis 1902 (date de son attestation dans le Robert historique) aimaient se blottir pour lire au lit – c’était au temps d’avant le chauffage central; toutefois, le vêtement existe toujours, puisque je le trouve récemment dans le prospectus publicitaire d’une chaîne de librairies anglo-canadienne bien connue, sous le nom de Reading Shawl

L’entrée «liseuse» étant prise dans le lexique, mieux valait trouver un autre nom, avait-on estimé au moment de ce débat. D’autre part, importer tels quels, dans la langue française, les mots reader ou iPad paraissait exclu, même si l’histoire des langues abonde en importations semblables (en allemand, «coiffeur» se dit friseur; en italien et en arabe, «ordinateur» se dit computer, mais il est vrai que ces mots ne sont pas des marques de commerce).

Cependant, si plusieurs pouvaient concevoir d’adopter le terme «livrel» il y a quelques années, très vite le même a pris furieusement des airs de Star Trek première génération à mesure que l’objet devenait plus familier. C’est alors que le mot «liseuse» est remonté à la surface, balayant au passage l’argument du double emploi. En la matière, la langue française n’en est pas à un usage près. Rappelons que le mot «livre» lui-même désigne tout aussi bien l’unité de poids qui a donné son nom à l’unité monétaire et un ouvrage imprimé. Pour ceux que le détour étymologique intéresse, et s’agissant de «livre», il est intéressant de savoir que, si un même mot désigne aujourd’hui deux réalités, il n’en allait pas de même en latin. Issus de la racine indo-européenne «LEG», liber et libra ont en effet évolué, en français, vers un seul mot, sans perdre leurs acceptions d’origine, laissant au genre le soin de faire la différence. En latin liber a d’abord désigné la mince pellicule entre le bois et l’écorce qui servait de support d’écriture avant l’utilisation du papyrus. Le mot est demeuré lorsque ce support est devenu des bandes de papier découpées dans la tige du papyrus, puis du papier fabriqué avec de la pulpe de bois. Il l’est resté quand l’écrit est devenu imprimé – et cela toujours au masculin. Pour sa part, libra, qui désignait l’unité de poids mis sur le second plateau de la balance au moment de la pesée, a désigné tout naturellement l’unité monétaire, la livre – cette fois au féminin – ayant cours dans la France de l’Ancien Régime. La lire italienne, qu’elle repose en paix, a du reste la même origine étymologique. Les Britanniques ont procédé autrement : comme chacun sait, leur monnaie est toujours la livre sterling, appelée pound, et book désigne l’objet qu’est un livre – mais c’est là une autre histoire.

Cela étant, la question demeure. Pourquoi le mot «liseuse» est-il en train de s’imposer à l’ère numérique? Et cela au moins autant que le mot «tablette», ce dernier désignant le plus souvent un appareil pourvu de multiples fonctions, outre celle de servir de support à la lecture. Observons d’abord que «liseuse» est féminin. Ce qui ne manque pas d’étonner. Pourquoi «liseur» n’aurait-il pas pu s’imposer comme l’équivalent français tout trouvé de reader? C’est que «liseur» a vieilli : au XIIe siècle, il avait encore le sens de «lecteur», mais son emploi était déjà archaïque. De nos jours, «liseur»  n’est plus utilisé qu’au sens de «celui qui lit beaucoup», sens acquis à partir de 1680 (dixit le Robert historique, toujours). Mais son caractère archaïque de longue date n’explique pas la désaffection dont le terme est l’objet. Après tout, de la même manière que la miniaturisation croissante des appareils électroniques a remis au goût du jour l’usage du stylet antique, ne pouvait-on pas imaginer une seconde vie à donner au mot «lecteur»? En 1902 fut  brièvement commercialisé un «liseur à miroir» qui, en toute logique, aurait pu conduire à adopter le mot au masculin pour désigner l’actuelle tablette de lecture. Ce ne fut pas le cas.

C’est que la lecture et l’univers qu’elle engendre relèvent d’abord du désir et du rêve et ensuite seulement, et parfois, de la logique. Au tournant du XXe siècle, le mot «liseuse», au féminin, a conquis les cœurs, et s’est mis à désigner des objets liés au confort de la lecture : une petite table où poser ses livres (1889), un châle pour lire au lit (1902), comme on l’a vu, une petite lampe de lecture (1918), un couvre-lit (1930). Tous ces objets évoquent un univers féminin, domestique, douillet, chaud, celui-là même où, un siècle plus tôt, évoluaient les personnages de romans Emma Bovary et Elizabeth Bennett, grandes lectrices au demeurant. La révolution industrielle, puis les nouvelles technologies auront objectivé, littéralement, l’état d’esprit qui privilégie le confort de la lecture et permet à l’imagination de s’envoler.

Le confort de la lecture? N’est-ce pas l’argument de vente que serinent aux masses de consommateurs les fabricants de liseuses qui se disputent aujourd’hui ce marché lucratif à grands renforts de perfectionnements techniques (encre, luminosité, poids, maniabilité, capacité de stockage, etc.) ? Dans l’univers numérique, où le mot gratuité, comme un leurre, est sur toutes les lèvres, c’est le commerce qui est roi, à en juger par les ventes d’appareils de lecture qui explosent, alors que celles du livre imprimé et de la librairie traditionnelle stagnent. À ces appareils il faut bien donner un nom qui ne soit pas qu’une marque. Quand le capitalisme croise la mémoire enfouie de la langue et rejoint l’inconscient des foules, un mot jaillit alors, en français, pour désigner le nouvel objet qui séduit tant : «liseuse». Ce retour du passé que personne n’attendait m’enchante.


© Marie-Andrée Lamontagne, 2012

[Photo: Martine Doyon]

Marie-Andrée Lamontagne est écrivain, éditrice, journaliste et traductrice. Chez Leméac Éditeur, notamment, elle a publié un roman (Vert), un recueil de nouvelles (Entre-monde) et un récit (La méridienne). De 1998 à 2003, elle a dirigé les pages culturelles du quotidien québécois Le Devoir, où elle collabore encore à l’occasion. Elle prépare actuellement une biographie de la romancière et poète Anne Hébert (à paraître aux éditions du Boréal). 

 

 

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