Le génie de la langue IV: Sur quelques figures du discours, par Marie-Andrée Lamontagne

D’accord : l’éducation est un droit, et tout aussi bien un devoir, comme l’a rappelé François Hollande il y a quelques semaines, au moment de prononcer l’un de ses tout premiers discours présidentiels, celui dit de Jules Ferry. D’accord : depuis plusieurs semaines, le tiers des étudiants québécois et, à leur suite, une bonne partie de la société civile sont dans la rue pour que l’accès aux études supérieures soit préservé et, tant qu’à faire, accru. Ce combat est noble dans ses fondements et que l’adversaire, sous les espèces du gouvernement de Jean Charest, enferré dans une logique économique et soumis à la nécessité de maintenir la loi et l’ordre, ne soit pas à la hauteur des enjeux philosophiques du conflit, ne le rend pas moins noble. Toutes les nuances d’opinion auront beau faire, deux visions s’affrontent là, dans l’esquive comme dans le bras de fer ce que traduisent à leur manière le langage, les mots, les métaphores et les références tout aussi contrastés des uns et des autres. Aussi attardons-nous un peu à ces figures du discours.

Le point de vue du gouvernement et, partant, son langage sont ceux de l’argent – que l’État québécois n’a pas, que les universités voudraient avoir, que les étudiants doivent débourser, gagner ou emprunter, en espérant un retour sur investissement une fois sur le marché du travail, leur diplôme chèrement payé brandi comme un sauf-conduit. Faut-il s’étonner après cela que cette vision du rôle de l’éducation suscite son lot d’images éculées, au premier chef celle des « deux mains sur le volant », métaphore, hélas, en passe d’être pour Jean Charest, qu’on lui prête  à tout propos, ce que fut Ich bin ein Berliner pour John F. Kennedy, c’est-à-dire la formule que retiendra l’histoire comme étant emblématique de l’attitude et des convictions ayant guidé celui qui occupe les plus hautes fonctions de l’État, à un moment de l’histoire. Mais quelle différence de registre ! Une bagnole : peut-on concevoir image plus banale pour se référer à la gouvernance publique ? Quant à la pauvreté du vocabulaire,  pour ne rien dire de la syntaxe violée à répétition, manifestes chez les deux ministres de l’Éducation successives, elles sont affligeantes et deviennent franchement préoccupantes si l’on songe que de telles lacunes linguistiques sont le lot de presque tous les élus à l’Assemblée Nationale, tous partis confondus. Du coup, la diffusion in extenso des débats parlementaires devient la version longue du bref supplice infligé quotidiennement par la ministre de l’Éducation, au moyen de ses déclarations à la presse, à l’esprit et aux oreilles de ceux pour qui la langue française représente encore un instrument de musique, tout à la fois précis, réglé et souple. 

En face, la langue n’est pas d’une sûreté absolue, mais les métaphores sont tout autres. L’Hydre de Lerne, rien de moins, et comme c’est bon à entendre, est évoquée par l’un des leaders étudiants pour traduire l’ampleur des protestations qui attendent un gouvernement qui croit rétablir la paix sociale en imposant une loi liberticide. Dans ces jeunes bouches, même sous le coup d’une grande fatigue, les pronoms relatifs sont utilisés à bon escient – signe qui ne trompe pas sur l’intelligence qui les formule et, ajouterais-je, sur le combat qui s’impose à la lumière des luttes étudiantes : l’éducation doit renouer avec sa dimension humaniste. Elle doit remettre au goût du jour les humanités, ces disciplines jugées « molles » par les promoteurs d’une éducation pragmatique, en phase avec l’industrie. Ne nous trompons pas : il y a loin de la coupe aux lèvres. Des liaisons fautives entachent à quelques reprises les propos des leaders étudiants, que l’on imagine appliqués à bien faire, quand les tics de langage (« Force est de constater que.. », « Vous comprendrez que… ») sévissent dans les deux camps, et au même degré chez les journalistes. Dans le quotidien Le Devoir, une étudiante qui prépare un doctorat en lettres invite la littérature dans le débat, ce qui est heureux, en citant textes et auteurs du passé susceptibles d’éclairer le présent. Mais pourquoi diable faire au passage d’Étienne de la Béotie un grand ami de Voltaire ? 

Relever l’erreur (passée inaperçue au Devoir) ne suffit pas. Dans la multiplication des références littéraires, mythologiques et historiques faites par les étudiants, je vois surtout une aspiration tout à fait réjouissante à se doter, par le biais des études, d’une culture générale au sens classique du terme, celle-là même que leurs aînés, qui l’avaient reçue en héritage, n’ont pas voulu transmettre à la génération suivante, au moment de faire leur « Révolution tranquille ». Cette aspiration confuse des étudiants, maladroite par moments, est à l’œuvre dans l’affrontement actuel.  Comme si, à travers la dignité des manifestants, à travers leurs mots et leurs images, une certitude se faisait jour : c’est la fréquentation des grandes œuvres littéraires, musicales et artistiques, de même que la connaissance de l’histoire – en somme une authentique culture générale – qui donnent à l’expression des idées fermeté et profondeur. Selon qu’elle est un jugement sur l’état actuel de l’éducation ou le programme qui attend l’ensemble de la société, cette certitude sera terrible ou réconfortante.

© 2012 Marie-Andrée Lamontagne

Marie-Andrée Lamontagne est écrivain, éditrice, journaliste et traductrice. Chez Leméac Éditeur, notamment, elle a publié un roman (Vert), un recueil de nouvelles (Entre-monde) et un récit (La méridienne). De 1998 à 2003, elle a dirigé les pages culturelles du quotidien québécois Le Devoir, où elle collabore encore à l’occasion. Elle prépare actuellement une biographie de la romancière et poète Anne Hébert (à paraître aux éditions du Boréal). 
[Photo: Martine Doyon]

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