Le cerveau noir d’Einstein, par Zoran Minderovic

1. La Shoah : tonalité du roman extraordinaire de Laurent Seksik, dans lequel on peut déceler certains liens de parenté avec Sablier (traduit par Pascale Delpech, Gallimard, 1981), roman fantasmagorique de l’écrivain serbe Danilo Kiš (1935-1989), la reconstruction hallucinante et obscurément autobiographique, par un survivant de la Shoah - le narrateur - de la vie spectrale de son père juif, arrêté par les nazis en 1942 et mort, on ne sait pas quand, dans un camp de concentration.


Eduard Einstein

2. La solitude : ou les trois solitudes des protagonistes du roman. Telles les voix d’une fugue, ces solitudes s’éloignent les unes des autres, s’entrecroisent, pour finalement culminer, à la différence d’une fugue de Jean-Sébastien Bach, en une non-résolution énigmatique. Les deux romanciers, Seksik et Kiš, ne s’efforcent pas d’expliquer l’inexplicable ou de rationaliser l’irrationnel. La solitude d’Eduard, fils schizophrénique d’Albert Einstein est sa triste vie de patient, abandonné par son père, tendrement soigné par sa mère, à Burghölzli, l’hôpital psychiatrique de l’Université de Zürich. C’est à Burghözli que le jeune médecin Carl Gustav Jung travaillait, de 1900 à 1909, sous Eugen Bleuler, inventeur du mot schizophrénie, barbarisme pseudo-grec que l’on pourrait traduire comme scission de l’esprit. Eduard Einstein est né en 1910. La solitude de Mileva Maric, fille de Marija et Miloš Maric, est l’existence paradoxale d’une double étrangère : une Serbe dont la vie entière se déroule à l’étranger, de sa naissance, en 1875 (comme Jung), dans une petite ville de l’Empire austro-hongrois, à sa mort, en 1948, à Zürich ; une physicienne et mathématicienne douée dans le monde de la science - très masculin et misogyne. Et finalement la solitude complexe d’Albert Einstein, juif dans une Europe vaincue par le nazisme et grand génie scientifique qui met en péril son identité humaine pour devenir l’homme-cerveau dont parle Marguerite Yourcenar dans « Le Cerveau noir de Piranèse » (Essais et mémoires, Gallimard, Paris, 1991, pp. 75-108). Deux siècles après Piranèse, créateur des prisons imaginaires, observe Yourcenar, écrivant en 1959-1961, nous nous trouvons dans un monde sous l’ombre néfaste de la puissance intellectuelle : « Pour nous, assombris par deux siècles de plus d’aventure humaine, nous ne reconnaissons que trop ce monde borné et cependant infini où grouillent de minuscules et obsédants fantômes : nous reconnaissons le cerveau de l’homme. Nous ne pouvons pas ne pas songer à nos théories, à nos systèmes, à nos constructions mentales magnifiques et vaines dans le recoin desquelles finit toujours par se tapir un supplicié ».


Mileva Maric

3. Mileva Maric : il y a, dans la narration (ou les narrations) de ce roman une force, une suggestivité quasiment magiques : car, durant l’expérience da la lecture, les personnages dont l’existence, bien que confirmée par les sources historiques, semble fantomatique et hypothétique, nous interpellent de profundis. En songeant à Mileva Maric, on n’arrive guère imaginer à une obscurité plus profonde, un oubli plus définitif. Par exemple, dans Sablier, on trouve une allusion absurdiste à Albert Einstein, que les traducteurs considèrent trop obscure. Dans une scène absurdement symbolique, des chiens chassent un morceau de viande « qui fendait l’air en décrivant un arc de cercle invisible mais parfait, obéissant aux lois strictes de la physique d’Euclide, mais aussi à celles de ce toqué de gendre de [Miloš] Maric ». Lisons l’incroyable note de la traductrice française : « Allusion à Albert Einstein, marié en premières noces à une Maric ». Cette décision de garder l’anonymat de Mileva Maric, est inexplicable. Par contre, la note d’Ilma Rakus, la traductrice allemande (Danilo Kiš, Sanduhr, Ilma Rakus, Fischer, Francfort-sur-le-Main, 1991), explique l’allusion sans escamoter l’identité de la première Frau Einstein : « Allusion à Albert Einstein, marié en premières noces à Mileva Maric de Novi Sad ».


Milena Maric et ses deux fils: Hans Albert et Eduard

4. Lieserl Maric-Einstein. La petite Lieserl, née en 1902, fille illégitime d’Albert et Mileva, abandonnée par ses parents, morte en bas âge, on ne sait pas quand, le plus grand secret de la famille Einstein (son existence a été révélée dans les années 1980) - c’est la voix dont le silence mystérieux illumine le contrepoint narratif du roman, établissant une sonorité inoubliable.

5. L’homme. Il n’y a pas de mythologie dans le roman de Seksik : il a su résister à la tentation, qui guette tout romancier dans ce genre, de subsumer, inconsciemment ou non, le personnage Einstein sous un type mythologique : le monstre, le mari infidèle, le génie hypocrite, etc. Selon ma collègue Catherine Novak, « une vie parsemée de traumatismes telle que la sienne ne peut pas n’avoir engendré de séquelles psychologiques ».

En effet, il s’agit du traumatisme fondamental d’être juif dans un monde où une idéologie agressive et croissante voyait l’existence de toute personne juive comme un crime capital - traumatisme essentiel qui aurait pu en engendrer d’autres.

6. Les trahisons : une réaction en chaîne, sans commencent ni fin, un ouroboros : Einstein trahi par son pays, Lieserl trahie par ses parents, Mileva trahie par Einstein, Eduard trahi par son père, et, finalement, Einstein, immigrant célèbre en Amérique, trahi par un pays xénophobe, paranoïaque et anti-intellectuel, où le grand physicien est traité de communiste, parce que - on le sait bien - tous les juifs sont communistes.

7. Les dates: 1912: Jung abandonne Freud (ou c’est Freud qui abandonne Jung?), son père intellectuel et spirituel; Eduard Einstein est baptisé; 1914: la Première Guerre mondiale - répétition générale pour la Shoa - éclate; la séparation de Mileva et Albert Einstein. Une coïncidence?

8. Les noms: Eduard Einstein et Edouard Sam (en serbo-croate, sam signifie seul), ou E.S., le père disparu du narrateur du Sablier. Einstein et E. S. : deux disparitions profondément différentes liées à une réalité historique - la Shoah.

9. La folie. On admire la compassion du romancier, qui exerce la profession de médecin, lorsqu’il imbrique la maladie d’Eduard dans la narration, en évitant le piège de la simplification dichotomique, selon laquelle la folie est une autre existence (le mot aliéniste nous vient du latin : alienus signifie qui appartient à un autre). Comme toute maladie, la schizophrénie est une imposition. De la part de qui ? Pour le « fou » de Burghölzli, c’est une question qui ne se pose pas, puisque, étant écrivain et poète, il connaît le rôle que joue l’ambivalence intrinsèque du langage dans toute formulation psychiatrique. Autrement dit, Eduard, conscient de la nature tautologique de toute définition, déclare (p. 20) : « Les gens qui me connaissent vous diront que je suis fou. Le propre des fous est d’ignorer qui ils sont. Je suis le fils d’Einstein. J’imagine le doute dans votre esprit ». Cette déclaration lucide est la clef d’un roman sans clef, car l’adresse narrative et la capacité imaginative du romancier nous permettent de remettre en question, a priori, toute interprétation unidimensionnelle d’une histoire universelle découlant des expériences tragiques d’une famille particulière. Si les questions posées dans ce roman demeurent sans réponse définitive, le lecteur, suivant les intuitions de l’auteur, exprimées directement ou figurativement, peut proposer ses propres explications. Par exemple, le mutisme d’Einstein, qui abandonne son fils en 1933, sans jamais le contacter, par lettre ou autrement, relève-t-il d’une réaction phobique à la folie d’Eduard, ou de la folie d’un père qui comprend les mystères du macrocosme, mais sombre dans un profond mutisme devant le mystère microcosmique qu’est son fils. 

© 2016, Zoran Minderovic


Rédacteur associé du Salon .ll. Zoran Minderovic

Chercheur, traducteur, relecteur (membre du PEN Canada) et écrivain, Zoran Minderovic a traduit des livres de Claude Lévi-Strauss, Julia Kristeva et Félix Ravaisson en serbe. Il est rédacteur associé du Salon .ll.

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