La magie - prolongement du rêve humain, par Anica Lazin


Giuseppi Frezzolini
 


Qu’est-ce qui est magique à nos yeux ?

C’est tout ce que nous envions aux autres : l’amour, le bonheur, la sagesse, le succès, le courage, le pouvoir, la richesse, la facilité, la force, la beauté, la noblesse, la connaissance, la santé, la jeunesse…

Incapable de soumettre consciemment son fonctionnement et son esprit aux changements nécessaires pour exaucer ses vœux et obtenir les effets extraordinaires désirés, l’homme, depuis les temps immémoriaux, fait appel à l’irrationnel. Il attribue des pouvoirs magiques aux pierres, aux breuvages, aux pommades, à l’eau, aux plantes, aux racines, aux animaux, aux rites, aux prières, à la musique, aux mots, à la foudre, au feu… Même la création de l’Univers et de la nature fut attribuée aux forces surnaturelles, suite à quoi différents mondes divins furent construits, dans le seul besoin d’expliquer la vie, d’y croire et d’y appartenir.

L’art est le miroir dans lequel l’homme voit le reflet de son âme. La peinture, la sculpture, la littérature, la musique, l’architecture, le théâtre sont autant d’illustrations de sa vie intérieure qui font contrepoids à la réalité extérieure. L’art est un refuge, une fenêtre ouverte sur l’expression, un mur sur lequel il laisse des traces de notre passage sur la Terre. Certaines d’entre elles sont gommées par l’oubli, mais d’autres, grâce à la lumière de l’esprit créateur résistent au temps et enchantent plusieurs générations.

Dans la plupart des œuvres artistiques, quelle que soit la discipline en cause, l’apparition d’un objet ou d’un être magique est perçu comme un message envoyé d’un ou des dieux. Dans les œuvres d’art à notre époque, l’hypothèse illusoire de l’existence de la vie dans d’autres galaxies joue ce rôle. Recevoir ou se voir confier un tel objet est une bénédiction pour le personnage concerné. Il se sent choisi et sera métamorphosé par le courage, le pouvoir et la beauté que lui confère l’objet, même si, en ce qui concerne la science-fiction, il se sentira en danger devant le nouvel envahisseur.

Rappelons-nous les pouvoirs magiques de la lyre d’Orphée, de la flûte enchantée de Pamino, de la potion magique, d’un rêve qui changea le sort de Siegfried et Brunhilde, de Faust, de Tristan et Iseult, de Roméo et Juliette, de Dorian Grey, et d’Obélix, ou des conquêtes de notre planète par des extra-terrestres dans les films comme E.T. l’extra terrestre, Rencontre du troisième type, Gremlins, ou Matrix.

Les conséquences de la présence d’un objet magique sont parfois tragiques, parfois drôles. Cependant, elles ne sont jamais négligeables. Prises au sérieux, elles nous font rire ou pleurer, nous amusent ou nous font réfléchir. Ce qui est sûr, c’est que grâce aux « effets spéciaux », qui sur scène, ont connu eux aussi, tout comme nous, les progrès techniques, l’imaginaire prolonge l’existence et le rêve humain.

Il y a quelques siècles, le public, bien qu’il succombât facilement à la superstition, devait faire appel à beaucoup d’imagination pour faire un saut dans l’irrationnel, tel qu’il était présenté sur scène. Aujourd’hui, il suffit d’assister à un spectacle de Robert Lepage pour voyager au-delà de notre fantaisie, admirer la beauté d’images qui suscitent un trouble certain.

Si nous sommes toujours à la recherche de magie c’est que nous avons encore besoin de la brume mystérieuse qui couvre une partie de notre horizon existentiel. Si elle s’évaporait d’un côté, nous la ferions aussitôt se condenser sur l’autre.

Dans l’opéra bouffe L’Elisir d’Amore de Donizetti, c’est plutôt la vie qui joue des tours de magie aux personnages principaux, en les faisant croire aux charmes puissants d’une potion magique qui n’est rien d’autre qu’un vin de Bordeaux. Ces personnages sont tous un peu naïfs, un soupçon vaniteux, mais surtout, ils sont bienveillants et insouciants.

La nouvelle production de cet opéra au Metropolitan Opera de New York, diffusée en direct en HD, le 13 octobre dernier, est fraîche, amusante et a juste ce qu’il faut de caractéristiques légèrement modernes pour satisfaire tous les goûts. La direction joue avec cette version une carte sûre : pas d’aventure, ni dans le choix des chanteurs, ni dans l’interprétation de l’orchestre, ni dans la mise en scène. Tout est modéré et charmant. Par contre, je dois l’avouer, le résultat est sans magie. Pour que l’œuvre devienne magique, il aurait sûrement fallu prendre quelques risques. La brève histoire d’amour entre Nemorino et Adina demeure ce qu’elle est : une comédie sentimentale, idéale pour se distraire un samedi après-midi pluvieux.

Le quatuor de chanteurs que forment Anna Netrebko, Matthew Polenzani, Mariusz Kwiecien et Ambrogio Maestri est sans doute le meilleur de notre temps se caractérisant par une solide technique, une bonne prononciation et un jeu sûr. Cependant, je soulignerai ici l’excellence d’Ambrogio Maestri, une vraie basse bouffe, à la voix puissante et agile, pourvu d’une expression et d’une présence dramatique typique de cette catégorie comique de l’opéra du début du XIXe siècle.

J’ai vu et entendu Matthew Polenzani chanter dans une production de La Traviata, au Festival Aix-en-Provence, en 2002. J’avais remarqué ce jeune ténor, au timbre lyrique et chaud. Dix ans plus tard, je suis ravie de constater que dans cette nouvelle production du Met, il a progressé d’une manière impressionnante au niveau du jeu, de l’assurance sur la scène et de l’interprétation dramatique du personnage. Au niveau vocal, il poursuit la tradition du bel canto telle qu’illustrée par Carlo Bergonzi, considéré le meilleur Nemorino du XXe siècle, suivi de Luciano Pavarotti, dont ce fut le rôle fétiche.

Bravo à Matthew Polenzani ! Grâce à lui, j’ai vécu un moment magique, qui a encore une fois contribué à la prolongement d’un rêve.

 

Gaetano Donizetti : L’Elisir d’Amore

The Metropolitan Opera, le 13 octobre 2012

Chef d’orchestre : Maurizio Benini

Production : Bartlett Sher

Scénographie : Michael Yeargan

Adina : Anna Netrebko

Nemorino: Matthew Polenzani

Belcore: Mariusz Kwiecien

Doctor Dulcamara: Ambrogio Maestri


© Anica Lazin, 2012


 

Anica Lazin, écrivaine et musicienne d’origine serbe, auteure du roman Tisza, (Éditions Trois Pistoles, 2010), membre de l’UNEQ, et professeure à l’UTA de l’UQTR.

Page 1 2 3 4 5 6 7

More articles

8-Logos-bottom