La Nostalgie heureuse d’Amélie Nothomb, par Zoran Minderovic

Un éloge de cette folie que l’on appelle nostalgie, le « mal du retour », ce roman d’Amélie Nothomb nous propose une autre théorie sur le sentiment nostalgique, en encourageant le lecteur à se débarrasser de toute inhibition intellectuelle/littéraire/philosophique/rationnelle, etc.  La philosophie et le bon sens, qui sont rarement en accord, nous démontrent l’essence illusoire du tout projet nostalgique : en cherchant le paradis perdu, on trouve la tristesse.

Et pourtant, la nostalgie d’Amélie est heureuse, joyeuse. Pendant un court séjour au Japon, son pays natal, après une absence de seize ans, l’écrivain, en retrouvant son passé, atteint l’extase typiquement japonaise que l’on connaît comme satori.

Dans un parallélisme du sentiment et de la forme, l’enthousiasme nothombien laisse des traces même au niveau formel de l’écriture. En fait, ce texte, comme tout écrit nothombien, sort du cadre  neurasthénique que l’on appelle «écriture ». Par conséquent, le lecteur, libéré du surmoi littéraire, tourne vers le plaisir de le lire. Cependant, dire que l’on éprouve du plaisir en lisant ce texte, ou n’importe quel texte de Nothomb, est un pléonasme, car un texte nothombien est pur plaisir. Même plus : étant facultatif, le plaisir est contournable, une tentation à éviter, un piège, peut-être, pour ceux qui rêvent d’une certaine austérité littéraire. Nothomb, elle, est incontournable, du fait que son texte est frénétique, s’il n’est pas la frénésie même. Autrement dit : chez Nothomb, la frénésie du texte, le fait qu’il soit impossible de suspendre la lecture, signifie qu’il s’agit d’un auteur dont le texte définit (et affirme) le lecteur d’une manière ontologique. Quand je ne la lis pas, je ne suis pas tout à fait moi. Nothomb est ma quiddité, ce « je-ne-sais-quoi » (bien que je le sache bien, car il s’agit de Nothomb) dont l’absence constitue ma non-existence, ce qui veut dire, dans un contexte plus moderne, que la romancière belge est la programmeuse de mon ontologiciel.  Dans son admirable poème « The Quidditie », George Herbert définit  un vers, d’une manière apophatique, comme (je paraphrase) une chose indéfinissable (« Mon Dieu, un vers n’est pas une couronne . . . »), un presque-rien qui me rapproche de Dieu.
 

Cette frénésie, n’est pas, bien entendu, la frénésie existentielle dont parle l’Espagnol Calderón, le plus grand auteur dramatique du monde (sorry, Chéxpire !), dans La vida es sueño, mais plutôt une espèce d’enthousiasme, qui, pour traduire le grec littéralement, me place au sein de la divinité. Autrement dit, la lecture nothombienne n’est pas une lecture, car en nothombisant, je transcende toutes les dichotomies auteur/lecteur, signifiant (le texte)/signifié (ce qu’imagine le lecteur), réalité/irréalité, etc.

Quand je ne la lis pas, quand je lis un texte non-nothombien, je me trouve quelque part dans l’espace indéfini entre le degré zéro de l’écriture, comme dirait Barthes, et quelque autre degré, positif ou négatif, de « littératurité », pour emprunter une expression aux formalistes russes. Chez Nothomb, par contre, c’est le degré infini, ou mieux : une expérience indéfinissable, immesurable, infinie. Pourtant, l’infini nothombien n’est pas l’infini transcendant des philosophes, tels que Jean Guitton, qui, dans sa Justification du temps, nous propose la transcendance du temps comme une alternative. Non, dans son roman sur la nostalgie, Amélie Nothomb nous signale que nous perdons la vie en l’attendant. En d’autres termes, en attendant l’éternité nous oublions que chaque instant de notre vie est cette éternité qui hante nos  rêves.

Le rêve nothombien, c’est le Japon : un Japon barthésien, mythologique, imaginaire, fantasque, impossible : la seule réalité qui soit. À la différence des philosophes, qui nous présentent les dangers de la triste (antinothombienne) nostalgie de ceux qui cherchent à regagner le paradis perdu d’une enfance utopique, ce roman, ce retour, en même temps littéraire et littéral, de l’auteur dans le pays inexistant de sa naissance,  décrit une réalité dont on pourrait dire « ni paradis, ni perdu ».

Ni paradis, ni perdu ? Alors, rien ? Latiniste, Amélie Nothomb sait que le mot « rien » vient du latin « res », qui veut dire chose. Au début du roman, elle sent la proximité du néant, et partage sa sensation de s’approcher du néant, tout voyage nostalgique étant un périple dans l’inconnu. Pourtant, sa « pulsion du néant » est bien loin de la banalité freudienne, car les pulsions nothombiennes sont métaphysiques :

« Ressentir le vide est à prendre au pied de la lettre, il n’y a pas à interpréter : il s’agit, à l’aide de ses cinq sens, de faire l’expérience de la vacuité ».

Vacuité. Autrement dit : la plénitude. Le satori nothombien est non seulement « une perte de sens », comme dirait Barthes, mais son extase, qui, en transcendant tout système de signes, y compris la littérature, annonce un horizon où l’acte créateur coïncide avec  notre nostalgie désespérée du Livre absolu.

© 2013, Zoran Minderovic


[Photo: Zoé Minderovic]

Chercheur, traducteur, relecteur (membre de l’Association canadienne des réviseurs) et écrivain, Zoran Minderovic a traduit des livres de Claude Lévi-Strauss, Julia Kristeva et Félix Ravaisson en serbe.

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