L’âme slave à la rencontre de la mélancolie allemande, par Nadia Neiazy

 

Quand l’un des dépositaires de la tradition slave côtoie le romantisme allemand : compte rendu d’une rencontre entre deux mondes pas si disparates.

Le concerto pour violon en ré majeur, op. 77 par Johannes Brahms, dans une lecture de Maxim Vengerov avec l’OSM, sous la direction de Nathan Brock à la Maison Symphonique de Montréal, jeudi le 25 octobre 2012

Présenté par Robert Schumann dans l’article Neue Bahnen (Nouvelles voies) paru dans la revue Neue Zeitschrift fur Musik comme un Messie, le sauveur tant attendu de la musique allemande, celui qui « sera une valeur sûre pour donner l’expression la plus élevée et la plus noble aux tendances de notre époque, non pas graduellement mais spontanément tout comme Minerve qui émana tout fin prêt de la tête de Zeus. », Johannes Brahms (1833-1897) occupe une place charnière dans l’histoire de la création musicale occidentale.

Aucun de ses contemporains n’aura été autant inspiré par ses prédécesseurs, ne se sera cru autant dépositaire d’une tradition musicale, que Brahms. Inspiré par le contrepoint de Josquin des Prês jusqu’à Bach, héritier de la forme de sonate classique de Mozart et Beethoven (le critique Hanslick allait jusqu’à déclarer qu’en vérité, la 1e symphonie de Brahms devait être considérée comme la 10e de Beethoven), Brahms a relevé le défi consistant à apporter des idées et un imaginaire nouveaux – tout en respectant les formes de la composition traditionnelle.

Prenant résolument position contre la musique de programme (dans laquelle des changements anticipés par Schumann allaient se produire – avec Wagner et Liszt en Allemagne, Debussy en France), Brahms se voyait contraint de se concentrer sur les formes de musique pure : la symphonie, la sonate et le concerto.

Là, pourtant, il apporte bel et bien du nouveau – sous la forme d’une profondeur d’expressivité rarement vu auparavant.

L’esthétique romantique  - avec sa prédilection pour les « Je » et « Moi » - pose au compositeur de nouveaux défis. Elle demande une écriture plus psychologique, centrée autour du sentiment et de l’état d’âme, et qui n’est plus induite par une recherche de la subtilité à travers la forme classique – écriture par laquelle Brahms va en effet ouvrir de nouvelles voies.

Son Concerto pour violon est un bel exemple d’une telle « extériorisation de l’intérieur » dans la composition.

Dès lors, comment l’un des plus brillants dépositaires de la grande tradition de violon russe va-t-il approcher cette œuvre – mêlant intériorité allemande et âme russe - qui  investit à fond l’aspect affectif, constamment tiraillée entre euphorie et deuil - semblant  se situer aux antipodes de l’expérience artistique? Maxim Vengerov, ancien enfant interprète prodige, a fait ses preuves depuis : avant même d’atteindre la quarantaine, le catalogue des œuvres jouées en concert ou enregistrées par celui-ci a fait le tour du répertoire classique et romantique, tout en faisant des incursions dans la musique baroque (jouées sur violon baroque et  avec archet ancien), allant jusqu’aux œuvres pour alto.

Faisant preuve d’une grande ouverture d’esprit, Vengerov semble aborder ce répertoire grâce à une maîtrise technique à toute épreuve jointe à une exubérance et à un enthousiasme hors pair. 

On peut cependant s’interroger : cette exubérance, est-elle compatible avec les pages plus intimes de la musique de Brahms, surtout le deuxième mouvement avec son thème qui atteint une si grande profondeur intérieure et humaine?

Le concert à la Nouvelle Salle Symphonique de Montréal jeudi soir a fait la preuve que les deux attitudes peuvent coexister et qu'ils sont même aptes à approfondir l’interprétation.

Vengerov joue avec une justesse pas uniquement technique, mais surtout musicale. Sans jamais céder la sentimentalité – affichant même beaucoup de retenue dans les passages les plus romantiques – il déploie un phrasé avec beaucoup de profondeur. Son interprétation fait preuve simultanément d’un souffle, d’une attention au détail, d’une articulation et d’un phrasé d’une très grande minutie.

Grâce à la sensibilité de son jeu, les phrases de Brahms chantent – et émeuvent.

Il faut regretter quelques inexactitudes sur le plan de l’orchestre  - absence de coordination des entrées dans les bois ainsi qu'une tendance marquée à ralentir dans les transitions des tempi, surtout. En dépit de ces broutilles (qui entachent cependant le plaisir de l’écoute), Vengerov et Nathan Brock – chef en résidence de l’OSM  - ont réussi à créer une intimité propice à l’écoute de l’œuvre de Brahms.

Dans les mots de Maxim Vengerov : «La musique est une langue que nous parlons au concert et elle permet de créer un contact humain. Les grands soirs, j'ai un sentiment de confort, comme si nous étions tous les trois à la maison : le public, le violon et moi. Bien sûr, j'inclus le compositeur : je ne suis qu'un lien, un pont, qui relie le compositeur au public, à travers mon instrument. »

(Maxim Vengerov, «Cordes sensibles», Scena Musicale, Vol. 8, N. 3 , du 2 novembre 2002.)

 

© Nadia Neiazy, 2012

Chanteuse et claveciniste de formation, Nadia Neiazy se consacre – depuis la fondation de sa compagnie d’opéra-théâtre Productions Alma Viva – à la création, promotion et diffusion de spectacles liant chant lyrique et théâtre parlé. 

 

 

 

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