Kibarouna, Dialogues avec nos aînés, par Gisèle Kayata Eid

Kibarouna, qui veut dire tout à la fois ceux qui nous précèdent, nos grands, nos sages, qui sont nos aînés -- mélange de sagesse et de tendresse. Après avoir interviewé 31 personnes libanaises de plus de 75 ans, Gisèle Kayata Eid va à la recherche de sens en réfléchissant sur l’âge qu’on appelle vieillesse.  Elle s'attaque à des questions qui nous préoccupent tous : quand  l’âge commence-t-il ? Comment se manifeste-t-il ?  Comment le vit-on ?   Qu’est-ce qui demeure ?  Qu’est-ce qu’on laisse tomber ?  Comment appréhende-t-on la mort inéluctable ?  Qu’est-ce qui est sacré ?  Si c’était à refaire…? Des personnalités, dont certaines célèbres pour leurs réalisations, et d’autres qu’on appelle Monsieur et Madame Tout-le-monde ont partagé leur expérience avec l’auteure. Kibarouna, Dialogues avec nos aînés analyse leurs témoignages, et en tire une synthèse sur le fait de vieillir.

(Extraits)

Des vieux, il y en a partout.    

Mais j’admire particulièrement ces êtres qui racontent la vie, la mort, le sens des choses, l’Histoire et  leur petite histoire.  Ils me fascinent.  Des anciens qui s’assument, quelle que soit leur situation et qui semblent décliner en paix.  Leur sérénité me rassure.  Des personnes bénies qui nous accompagnent à assumer notre incernable humanité.

Je suis allée les rencontrer… […]

En Occident, à partir de 50-55 ans ou à l’âge légal où on ne fait plus partie de la chaîne de production, si quelqu’un  « persiste » à travailler, on n’aura cesse de le talonner : « Vous pratiquez encore ? »  « Vous êtes toujours aussi actif ? »  « Quand prenez-vous votre retraite ? »   

  

Dans une société marchande, quand on n’est plus « marchandable », il faut céder la place.  Retraite, préretraite sont des concepts non négociables qu’il faut bien orchestrer avec des calculs, des plans, des rentes, des régimes, des crédits,  des primes à la vieillesse… Résultat : avec cet état d’esprit, le senior se voit placé dans une case « âge d’or », même si lui est toujours vert !

Dans une société qui favorise la performance, vieillir semble être une maladie.  Le seul fait de passer à la retraite fait passer les individus, en l’espace d’une nuit, de l’état de jeune à un statut de vieux.  Les seniors ont de plus en plus de difficulté à trouver leur place.  Les médias, gourous, experts de tout poil entretiennent ce malaise.   

On se sent coupable de vieillir

Il faut à tout prix conserver sa jeunesse, se garder en forme, bien manger, rester alerte, paraître pimpant, faire ceci, faire cela.  Pour « soulager » les effets du vieillissement, tout et rien est mis à contribution.  La publicité, les magazines, les feuilletons… tout le discours ambiant propage les méfaits de cette « hécatombe » dans une société en quête de profit.

Tout le monde veut être dans le coup.  On s’accroche, on joue le jeu des jeunes, on s’habille, on agit comme si on n’était pas concerné par l’âge et ses effets. On essaye de tromper le temps, de se duper en espérant berner les autres.  Même les publications destinées à l’âge d’or ne relâchent pas la tension : corps parfaits, sourires enthousiastes, couples épanouis…

(En Orient) La retraite n’est pas un mot tabou. Ceux qui ont des objectifs, des projets vivent un âge réellement d’or. Ils réorientent leur carrière ou l’adaptent en fonction de leur nouvelle situation. Ils profitent de leur large expérience et la mettent à profit. Les autres rentrent dans le moule sans désespoir, ils y sont préparés.  

Dans une société qui ne carbure pas exclusivement à la rentabilité et à la productivité, certaines « valeurs » traditionnelles persistent, même dans les régions urbaines.  C’est un des effets de la différence de mentalité entre sociétés traditionnelles et sociétés modernes. Ce n’est pas en prenant de l’âge qu’on est montré du doigt comme forcément inefficace et inopérant. Tout au plus, on s’achemine dans l’ordre des choses, vers une étape moins féconde, mais tout aussi abondante sur un autre registre. 

Pour les plus de 75 ans interviewés, le mot vieux n’est pas répugnant. Ils semblent échapper pratiquement tous au culte du jeunisme. C’est un concept qui pourrait apparaître au sein de la génération suivante. Celle qui, dans les sociétés traditionnelles, s’achemine vers la vieillesse, et qui peu ou prou sera contaminée par la mondialisation et ses contrecoups économiques. « Mes » vieux n’ont pas eu à se prouver qu’ils étaient encore dans le coup. Ils le sont tout simplement. Du moins à leurs propres yeux et dans la mesure où leur âge le leur permet. Ils agissent et parlent en assumant leurs cheveux blancs, sans les renier ou essayer de les occulter. Pas d’aigreur ou de crainte d’être mis au rebut. Peut-être d’avoir mal vécu, mais sans déni du cours normal des choses.

    

          Extrait du témoignage de Antoine Messarra, professeur, politologue, journaliste et auteur

-       Qu’est-ce qui vous pousse à vous lever le matin ?
-       Les mots pessimisme et optimisme sont superficiels. Les pessimistes sont intelligents, mais paresseux. Ils ne résolvent pas les problèmes.  Le pessimisme, le désespoir, la déprime compliquent les problèmes sans les résoudre.  La détermination et l’espoir maintiennent au moins le statu quo.

-       Cette conception est-elle due à votre éducation ?
-       Oui, absolument. J’ai fait mes études chez les Pères jésuites où j’ai notamment appris la volonté. Le point principal de toute éducation est d’éduquer à la liberté et à la volonté. J’ai lu des auteurs stoïques parce que j’étais à la recherche d’un sens à la vie. Ils pensaient qu’il faut se mesurer avec le destin et que la volonté humaine est à la hauteur de tout.

-       Quelle est la part du travail et la part de la chance dans le succès d’une vie ?
-       La détermination fait réussir. Je n’utilise jamais le mot chance ou malchance. La vie est faite de hasards, d’aléas, de coïncidences, de conjonctures…  L’existence humaine est faite de contingence,  de circonstance, d’opportunité, d’adversité…

-       En faisant le chemin inverse, qu’auriez-vous refait ou laissé tomber ?
-       À l’âge de plus de 70 ans, on fait un bilan. On se dit : qu’est-ce que je regrette ? Qu’est-ce que j’aurais pu faire ? Moi, je ferai la même chose, je continuerai dans la même perspective.

-       Vous vous êtes donc réalisé ?
-       J’ai assumé. C’est là le problème, s’assumer. Être soi.

Extrait du témoignage de Paul Khoury, ancien prêtre diocésain, philosophe auteur devenu athée

           - Quand vous regardez votre vie, qu’est-ce que vous en gardez ?

           Il rit :

           - J’écris actuellement un livre que j’ai appelé « Le jeu de la vie ». On joue sa vie.  Pratiquement, l’enfant depuis son enfance est pris en charge par la société. Il n’est pas lui-même, il est façonné, formaté selon la famille, la culture de ses géniteurs, selon le milieu familial, aîné ou pas, unique ou pas.  Il est, au point de départ, une masse à former, à formater, plein de préjugés : il faut faire ceci ou cela. Il reçoit tout ça.  Il ne peut rien faire par lui même.  Il est obligé de compter sur les autres pour survivre.

          - Mais n’évoluons-nous pas par la suite ?
          - Pas tous. On reste pour la plupart comme on était quand on était enfant. J’en prends pour preuve l’ensemble du peuple qui suit ce que dit le leader politique, le patriarche, l’évêque… Ils ne pensent pas par eux-mêmes, ils ont été formatés pour penser comme cela. C’est plus sécurisant.

          - Vous réagissez à tout ce qui vous a choqué ?
          - J’exprime ce qui arrive à beaucoup de gens.  Le besoin de se débarrasser de cette charge de préjugés dans laquelle on les a enfermés, ligotés. 

          - Vous en êtes-vous débarrassé ?
          - Je ne prétends pas m’être débarrassé de tous mes préjugés. Ce serait une illusion. Mais j’essaie de toutes mes forces de laisser tomber tout cela. Je ne sais pas si ce n’est pas une illusion de croire que je m’en débarrasse.

           - Quel conseil donnerez-vous pour bien vieillir ?
           - Pour bien vieillir, il faut accepter les choses comme elles viennent. On ne peut pas changer le cours des choses, vous avez telle santé, telle capacité, adaptez-vous. Faites avec. Il ne faut pas chercher à faire plus qu’on ne peut.

           - Vous pensez être serein ?
           - Je crois. Je ne suis pas batailleur.

           - Vous êtes donc en paix ?
           - Je ne sais pas ce que je suis. C’est une erreur de croire qu’on se connaît. C’est une des illusions les plus profondes.

            Extrait du témoignage d’Yvonne Chami, fondatrice et présidente d’Anta Akhi, ONG pour handicapés

           - Perdre ses moyens physiques n’est pas perturbant ? !
           - Pas du tout. Dans la vision de la vie qui continue, l’amour ne meurt pas. Il continue au-delà des quelques années qu’on vit ensemble. Ceux qui ont dépassé cette étape de la naissance sont heureux. Mais le bébé qui sort ne le sait pas du tout, il a besoin de quelques années pour s’acclimater au monde de la terre. De la même manière, dans la vie qui continue, les conditions changent, mais dans le monde de l’esprit, l’amour, la luminosité, la transparence, la vérité demeurent. Cela donne beaucoup de liberté.  

           - Vous défiez toute appréhension de la vieillesse.
           - Je n’appréhende rien. Je vais de mon vécu. La force de ce qui est important dans la vie ne peut être ébranlée. Les vieux sont ceux chez qui dans le discours, tu ne vois que le passé. Ils sont très peu dans le présent et pas du tout dans le futur, de ce qui se construit. C’est le positionnement du cœur, quelles que soient les aptitudes physiques, même sur un fauteuil roulant. Cette manière de voir la vie est payante. Je le constate chez nos jeunes qui perdent leurs capacités, je peux avoir une fatigue; mais je garde toujours cette vie du dedans. On vit à la terrasse de nous-mêmes, en Orient. Je dois faire un effort monstre pour aider les gens à rentrer dans leur intériorité pour découvrir  la splendeur en eux; et à travers le regard du dedans, regarder le dehors, la nature, les gens, les choses. […]

            Extrait du témoignage de Linda Matar, présidente de la Ligue des droits de la femme

- Quel est votre ressort pour rester encore à votre âge dans la lutte ?
-  Ma conviction pour la cause. Depuis que je suis jeune, je refuse l’injustice. J’ai le droit, je paye des impôts. Je suis convaincue de ma cause. Je ne peux pas dormir le matin. Je me lève à 6h. Je dois continuer. Quand j’ai été présidente de la ligue des femmes, j’ai ouvert le conseil nuit et jour, durant quatre ans. Je n’ai pas de forces extraordinaires. Je suis très timide. Quand je devais parler, je rougissais.

- Que faut-il faire pour ne pas vieillir ?
- Ne pas reculer devant l’effort.  Si tu as la santé et la mémoire, travaille et ne t’en fais pas.

- C’est quoi la vieillesse ?
- Je ne crois pas en la vieillesse, je crois en l’âge. Mais pas en la vieillesse.


Éditions Tamyras, Beyrouth 2012

© 2012 Gisèle Kayata Eid
Photos: Gisèle Kayata Eid. 
La photo de couverture est celle des parents de Gisèle Kayata Eid : Nicolas et Lucie

Gisèle Kayata Eid est libano-canadienne.  Elle partage sa vie entre le Liban et le Canada... et tous les autres pays qu’elle visite.  Journaliste de profession, elle a été pigiste, chroniqueuse littéraire à la télévision et rédactrice en chef d’un magazine social.  Actuellement, elle est correspondante à Montréal de deux groupes de presse : Elle Oriental et Magazine. Elle est également chargée de cours à l’Université Saint-Joseph où elle enseigne au Master en Info-com.  Animatrice d’ateliers d’écriture, elle a déjà publié deux essais au Québec : Accommodante Montréal (Éditions Humanitas, 2008) qui raconte en une cinquantaine de récits la vision d’une immigrante sur la ville ; et Cris..se de femmes (Éditions Fides, 2010), un essai qui aborde le vécu et plus spécialement les états d’âme des femmes orientales. Elle a un roman en voie de publication : une histoire d’amour entre une Canadienne et un Africain.

 

 

 

 

 

 

 

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