Felicia Mihali. Entretien avec Annie Heminway et Zoran Minderovic

Felicia Mihali. Entretien avec Annie Heminway et Zoran Minderovic. 
La bien-aimée de Kandahar



Votre roman est une méditation polyphonique sur l’amour, la mort, la solitude, l’exil, l’absurdité de la banalité quotidienne. Y a-t-il un thème dominant ? 

F.M. Vous avez bien remarqué la structure polyphonique du livre, une structure où les thèmes se superposent pour former un vitrail multicolore qui laisse voir le dessin reconstitué des morceaux. Or, le dessin central de ce roman est une histoire d’amour inachevée en raison d’une multitude de facteurs, de la guerre, surtout. Bien que la guerre d’Afghanistan n’ait pas affecté la réalité quotidienne des Canadiens, notre manière de penser le monde a été éclaboussée par cette conflagration sans visage, à la maison, mais aussi elle a eu une forte répercussion sur la politique internationale. Le personnel est toujours en lien étroit avec la politique or, l’enjeu de mon livre a été précisément de personnifier ce contexte particulier au début du nouveau millénaire. Aussi loin que ces conflits se déroulent, en Asie, au Moyen-Orient en Afrique, nous subissons les répercussions chez nous, par la haine généralisée, par la peur face à certains groupes de population. En tant qu’individu, Irina représente la personnification du manque d’engagement des Occidentaux. C’est peut-être la première cause de son échec affectif.


Votre parcours littéraire, unique, bien entendu, ressemble au celui d’écrivains roumains dont le talent et la perception du monde ont enrichi la littérature d’expression française. Peut-on parler d’une perception caractéristique, exemplifiée, par le pessimisme radical d’Emil Cioran ainsi que l’absurdisme de Ionesco ?

F.M. Le goût de l’absurde, je me différencie aussi par le sens de l’échec qui plane sur ma génération. Le style qui s’ajuste mieux à mes intentions est le réalisme, le dessin du quotidien, les mœurs, les coutumes. Je suis évidemment fière de partager la même origine avec Cioran et Ionesco mais ma filiation littéraire va plutôt vers d’autres auteurs, moins connus. 

 


Votre roman est la version française de The Darling of Kandahar. Une traduction, une réécriture ou un autre roman ? Est-il possible de traduire un roman sans trahir l’auteur ?

F.M. Le terme de réécriture créative répondrait mieux à votre question, car dans le cas où l’auteur procéderait à la transposition de son œuvre dans une autre langue, cela ne peut être ni une traduction fidèle ni une réécriture de fond en comble. L’idéal serait que la nouvelle version préserve le plus possible la matière de la version originale, mais il ne faut pas hésiter à changer chaque fois que l’on risque de tomber dans un travail stérile de grammairien, intéressé uniquement par la fidélité syntactique. En étant moi-même l’auteur et le traducteur, je m’octroie le luxe de transgresser les règles afin d’éviter les répétitions, les inadvertances, ou les décalages. Le traducteur professionnel n’a pas le droit de faire cela. Il peut intervenir dans le corps linguistique de l’œuvre mais pas dans celui des idées. Par contre, l’auteur peut le faire : c’est la différence majeure. L’auteur est le seul à pouvoir décider jusqu’où vont les changements dans le contenu même. Son but est d’offrir une œuvre littéraire de bonne qualité et pour ce faire, il a la liberté de décider quelles sont les limites de l’intervention afin d’atteindre ce but. La seule consolation pour un auteur devant ce travail de défiguration du texte original est que le nouveau produit est toujours, sans l’ombre d’un doute, toujours meilleur. Ça doit l’être, sinon cela serait une impiété.


La seule présence constante dans la vie d’Irina, votre protagoniste, est sa mère. Cette relation symbolise-t-elle un lien qui n’est jamais fragilisé par les circonstances ?

F.M. La relation mère-fille, sinon parents-enfants demeure à mon avis le lien humain le plus solide qui soit, malgré quelques incompréhensions ou malentendus. Lorsque nous perdons nos parents, nous perdons en fait les seuls êtres vivants qui nous aiment et nous pardonnent inconditionnellement. Pour mon livre, la figure de la mère représente un point de repère inébranlable pour Irina, malgré l’allure de perdante de cette femme qui ne fait rien de ses études ou de sa vie. L’équilibre de la vie est aussi conservé par l’existence de ces êtres qui vivent comme bon leur semble, au jour le jour, sans jamais faire de compromis. La mère d’Irina est une sorte de Big Lebowski, si vous voulez, qui ne fait que passer la journée comme ça lui chante. Cela n’est un péché que de notre perspective angoissée de la réussite, du succès, des buts à atteindre. Ce que j’aime dans leur relation est le respect, la décence, la discrétion. Même lorsqu’elles ne sont pas d’accord avec les décisions de l’autre, elles passent sous silence leur désaccord. La mère d’Irina est l’opposée de tant de mères qui font de la vie de leurs enfants un enfer avec les meilleures intentions. 



La « mémoire génétique » (La bien-aimée de Kandahar, p. 4) ouvre-t-elle les portes d’un inconscient collectif qui définit notre identité culturelle. Est-il possible d’avoir deux identités, deux mémoires ? 

F.M. L’individu humain est dépositaire de deux types de mémoire : l’individuelle et la collective. La mémoire individuelle est toujours contextualisée par celle du groupe : on se remémore certains faits du passé compte tenu du contexte du moment. Pour exemplifier concrètement : la manière dont on se rappelle l’assassinat d’un président se résume à l’endroit où l’on se trouvait, à la réaction de l’entourage, à notre état d’esprit, à l’écoute de la nouvelle. Mais la remémoration d’un tel moment n’arrive jamais d’un seul coup. Il y a dans la collectivité des éléments, comme les commémorations par exemple, qui tout à coup déclenchent en nous ce type de souvenirs refoulés. Dans mon livre, Irina est aussi la dépositaire d’une mémoire individuelle, la somme de ses vécus, mais elle est en même temps la bénéficiaire de la mémoire collective, celle enseignée par l’école ou les parents. Sa mémoire individuelle sera toujours bouleversée par les éléments de la collective qui viennent brouiller quelque peu son identité. Telle est la relation avec Yannis lorsqu’elle apprend qu’il est grec. Les Grecs ne lui ont rien fait personnellement, mais à travers la mémoire collective représentée par sa famille, elle a appris à se méfier des Grecs, menteurs par nature. Je pense que pour un être humain la plus grande réussite est le moment où il commence à prendre conscience de ce qui est toxique dans la mémoire collective et ce qui peut entamer sa mémoire individuelle.           


Selon Cioran, « En français, on ne devient pas fou. » À votre avis, une nouvelle langue modifie-t-elle notre perception du monde ? 

Dans aucune langue, on ne devient fou. Le contraire est aussi valable à mon avis : on peut virer fou dans n’importe quelle langue de la terre, pourquoi pas ? Pour moi, une langue représente avant tout un bagage culturel inestimable. Apprendre une langue en profondeur et l’aimer, cela implique avoir accès à tout ce qui entoure cette langue, à partir de sa propre étymologie, de l’histoire du peuple qui l’a forgée jusqu’aux produits culturels créés dans cette langue : des livres, des chansons, etc. Seuls ceux qui ne savent parler qu’une langue craignent les autres langues et, par extension, les gens qui les parlent. Pire encore, c’est faire l’éloge de sa langue maternelle comme la plus belle au monde. Une grande littérature fut créée dans les langues anciennes qui ne possédaient pas plus de 3000 mille mots, même moins peut-être. Il existe une magnifique littérature en russe, en chinois, en suédois, en arabe et tant d’autres langues. Notre défaut est de croire que tout ce qui est beau a été créé en Europe.

Moi, j’ai appris le chinois et le néerlandais pour aller vers des univers moins connus et afin de diversifier mon savoir. Le destin a fait que je me tourne vers le français et l’anglais en raison de mon choix de pays et de carrière. À force de les pratiquer, je maîtrise mieux le français et l’anglais, mais je me garde de faire leur éloge. Ces deux langues sont aussi belles que le serbe, l’allemand, l’albanais, ou l’hébreu. Reconnaître la diversité et la beauté des langues c’est reconnaître la diversité et la beauté du monde.

 

© 2017, Annie Heminway, Zoran Minderovic 
Photos: Carolyn Boll, Calinic Toropu

 

Felicia Mihali

Journaliste, romancière, et professeure, Felicia Mihali vit présentement à Montréal. Après des études en français, chinois et néerlandais, elle s’est spécialisée en littérature postcoloniale à l’Université de Montréal, où elle a également étudié l’histoire de l’art et la littérature anglaise. Depuis son premier roman, Le pays du fromage, paru en 2002, elle a écrit sept livres en français dont Dina, Sweet, sweet, China, La reine et le soldat, L’enlèvement de Sabina. En 2012, elle a publié son premier roman an anglais, The Darling of Kandahar, nominalisé par Canada Reads 2013 parmi les meilleurs titres de l’année au Québec. Il a été suivi en 2014 par un deuxième roman, A Second Chance. En 2016, elle revenu au français, avec La bien-aimée du Kandahar, en traduction propre. Présentement, Felicia partage son temps entre l’écriture en français comme en anglais, et l’enseignement de l’histoire. Elle poursuit aussi sa maîtrise en histoire, à l’Université de Montréal. 

 

Annie Heminway

Annie Heminway enseigne l’écriture créative, la Littérature-Monde et la traduction en ligne à New York University. Elle est traductrice littéraire, rédactrice à Mémoire d’encrier à Montréal et consultante pour le Festival littéraire international de Montréal Metropolis bleu et Femmes au-delà des Mers à Paris. Elle est l’auteur d’une quinzaine de livres, les plus récents, French Demystified et la série Practice Makes Perfect (New York: McGraw-Hill 2011). Elle est directrice littéraire pour le contenu français du Salon .ll.


Zoran Minderovic 

Chercheur, traducteur, relecteur (membre du PEN Canada) et écrivain, Zoran Minderovic  a traduit des livres de Claude Lévi-Strauss, Julia Kristeva et Félix Ravaisson en serbe. Il est rédacteur associé du Salon .ll.

 

 

 

 

 

 

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Lecteur qui entres dans ce salon littéraire, tu en auras la preuve, pourvu que tu veuilles t’y attarder et ouvrir les yeux. Ici, en ce lieu conçu comme autant de plateaux d’un théâtre à scènes multiples où elle se donne à voir, la part occultée de la littérature dans nos sociétés sera montrée dans tous ses états, et de même sa part manifeste. La littérature, oui, est partout. 



 

 

 

 

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