Eros et Tanatos: Sleeping Beauty de Janet Leigh

Lucy est une jeune fille comme les autres. Elle va à l’université, occupe de petits boulots pour financer ses études, et est amoureuse d’un jeune homme. Rien de vraiment extraordinaire pour ce personnage remarquablement interprété par Emily Browning dans ce film de Julia Leigh. Sauf que Lucy est d’une beauté à faire tourner la tête. 

Cette pauvre belle fille partage un logement quelconque avec des colocataires qui finiront par l’expulser. L’homme qu’elle aime, Birdmann (Ewen Leslie), est pour le moins un beautiful loser. Sans trop en savoir sur sa vie, on devine que c’est un alcoolique qui collectionne les tentatives de suicide, ce qu’il finira par faire. Comme si elle n’en avait pas assez sur les bras, les patrons de Lucy guettent la moindre de ses fautes pour la mettre à la porte. De temps à autre, Lucy fréquente les bars, prend des drogues légères, et couche à pile ou face, avec le plus chanceux. 

Quels sont les vrais sentiments de Lucy? Cette déesse tout droit sortie d’une toile de la Renaissance, qui court toute la journée d’un endroit à l’autre, vêtue d’une minijupe et de bottes noires, pour joindre les deux bouts? Rien ne peut émouvoir cette beauté de glace. Humiliation, défaite, déplaisir, rien ne peut lui arracher le sourire.

Un jour, elle répond à la publicité d’une agence qui cherche de belles filles. Lucy se qualifie rapidement pour cet emploi. Clara, la directrice de cette agence louche, entre à grands pas dans sa vie. Après une audition secrète, elle lui propose de devenir une «Belle dormante». La paye démesurée ainsi que la description de la tâche persuadent Lucy de se laisser endormir. C’est ainsi qu’elle accepte de rester couchée dans une pièce où des choses inconnues ont lieu durant son sommeil, et de reprendre à son réveil le cours de sa vie comme si rien ne s’était passé.  

Les choses ne sont toutefois passi simples que ça. Petit à petit, la curiosité grandissante de Lucy la pousse à utiliser une caméra cachée qui lui révèlera ce qui se passe pendant son sommeil. 

En 2008, le scénario de Sleeping Beauty a placé l’Australienne Julia Leigh, auteure du populaire roman The Hunter (1999), parmi les 25 meilleurs espoirs du cinéma international indépendant. Rien d’étonnant dans cette ascension si fulgurante, car son premier film coupe le souffle. Avec un suspense bien dosé, Sleeping Beauty explore ce monde inconnu du trafic sexuel de luxe, là où l’argent peut procurer des formes inattendues d’extase. Plus intriguant encore :la réutilisation des contes et de leurs allégories, notamment  ceux dela Belle au bois dormant et du Petit Chaperon Rouge, dont la décadence réside surtout dans l’exclusion volontaire de toute forme de sensualité. Dans la chambre où la belle Lucy sombre dans le sommeil, Eros n’est que le petit frère de Tanatos. 

© Felicia Mihali 2012

Journaliste, romancière, et professeure, Felicia Mihali vit présentement à Montréal. Après des études en français, chinois et néerlandais, elle s’est spécialisée en littérature postcoloniale à l’Université de Montréal, où elle a également étudié l’histoire de l’art et la littérature anglaise. Elle a publié sept romans chez XYZ Éditeur, et son premier roman écrit en anglais, The Darling of Kandahar, vient de paraître chez Linda Leith Publishing (2012). 
[Photo : Martine Doyon]

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FRANCINE KAUFMANN, professeur, chercheur et essayiste, est l’auteur d’une centaine d’articles universitaires et d’encyclopédies, et d’un livre sur le romancier André Schwarz-Bart. Docteure ès Lettres (Paris X-Nanterre 1976), elle a enseigné à Paris III et Paris VIII de 1969 à 1974. Installée en Israël, elle a enseigné jusqu'à sa retraite, en 2011, au département de traduction et d'interprétation de l'université Bar-Ilan, qu’elle a dirigé à deux reprises.

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