Entretien de Chantal Thomas réalisé par Annie Heminway

La tranche d'Histoire que vous relatez à merveille dans L'échange des princesses semble avoir été occultée. Pour quelle raison?

Cet épisode de deux mariages arrangés pour de raisons politiques est rapidement traité par les historiens, sinon même supprimé, d’abord parce que la manœuvre politique a échoué : les mariages ont été annulés. Ensuite, parce que les 4 personnages principaux étaient des enfants (sauf le prince des Asturies qui a 14 ans). Cet épisode est complètement ignoré par le grand public.

Vous avez déjà évoqué l'enfance, dans La vie réelle des petites filles. Est-ce l'enfance volée de ces deux très jeunes princesses qui vous a touchée?

L’enfance est au cœur de la plupart de mes textes, c’est vrai pour la Vie réelle des petites filles bien sûr, mais aussi pour Cafés de la Mémoire, L’Île flottante ou Le testament d’Olympe. Ce qui m’a intéressée ici c’est à la fois l’enfance volée et la force de résistance des enfants. Comment ils restent quand même des enfants.

Après avoir lu L'échange des princesses, ce livre d'un génie renversant, des proches m'ont avoué avoir éprouvé "la nostalgie pour le XVIIIe siècle". 

Cela me fait plaisir de savoir que l’atmosphère d’un siècle aussi lointain peut aujourd’hui séduire l’imagination, donner envie de rêver.

Au cours de vos recherches, à part les documents écrits, quelles œuvres d'art ont eu un impact sur votre roman?

Je passe beaucoup de temps à contempler des tableaux, des paysages, des portraits : en particulier des œuvres de François de Troy (à Florence), de Nicolas de Largillière (au Prado, à Madrid), d’Alexis Simon Belle ( à Versailles), etc.

Il y aussi la musique.

Le roman est-il le médium idéal pour des histoires aussi passionnantes que celles de Louise Élisabeth et d'Anna Maria Victoria?

Absolument, c’est un roman et non un essai qui peut traiter, avec émotion, cette histoire d’innocence et de cruauté. (En fait, j’introduis le thème dans La Reine scélérate, sous le titre « Princesses otages ».) Mais le cinéma aussi est un excellent médium pour ce genre d’histoire.

Et si Saint-Simon lisait L'échange des princesses aujourd'hui....

Difficile de répondre ! Il faut d’abord imaginer le duc Saint-Simon vivant dans notre époque actuelle, lui qui se souciait tellement d’étiquette et de hiérarchie ! C’est en soi tout un roman (comique ?) !...
 

© Annie Heminway et Chantal Thomas, 2014

Chantal Thomas, prix Femina 2002 pour Les Adieux à la Reine, adapté au cinéma par Benoit Jacquot, est essayiste, romancière, auteur de pièces de théâtre. Elle a enseigné aux U.S.A et est Directrice de recherches émérite aux C.N.R.S. Elle a notamment publié Sade, Casanova, Un voyage libertin, Comment supporter sa liberté, Cafés de la mémoire, Le Testament d’Olympe, L’Échange des princesses.

Elle a aussi édité et préfacé, au Mercure de France, la série « Femmes du xviiie siècle » dans la collection « Le petit Mercure ».

 

Née en France, Annie Heminway enseigne l’écriture créative, la Littérature-Monde et la traduction en ligne à New York University. Elle est traductrice littéraire, rédactrice à Mémoire d’encrier à Montréal et consultante pour le Festival littéraire international de Montréal Metropolis Bleu et Femmes au-delà des Mers à Paris. Elle est l’auteur d’une quinzaine de livres, les plus récents, French Demystified et la série Practice Makes Perfect (New York: McGraw-Hill 2011). Elle est codirectrice littéraire pour le contenu français du Salon .ll. 

 

 

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