Entretien avec Maryse Barbance réalisé par Monique Lévesque

 

Nénuphar est le nom d’une fleur magnifique qui a la particularité de vivre dans l’eau, le milieu originaire de l’être humain. Comment ce nom vous est-il venu ?

Nénuphar s’est imposé au fil de la plume. J’étais alors à ma troisième année de suivi médical et j’avais le sentiment que ma vie se refermait sur moi, comme dans L’Écume des jours de Vian, avalée par les traitements, les consultations, les examens, et l’énergie que la maladie elle-même consume. J’étouffais. Je me rappelle clairement m’être réveillée un matin en me disant que si je ne faisais pas quelque chose, j’allais y laisser non seulement ma santé physique mais aussi ma santé mentale. J’ai alors commencé à écrire.   

            Curieusement, lorsque j’ai relu Nénuphar récemment, j’ai été marquée par le sentiment de légèreté qu’il me procurait. Il m’a évoqué l’envol d’un oiseau. Je vois une mouette posant sa patte de-ci de-là avant de s’élever dans les airs. J’ai compris que Nénuphar exprime ce qui s’est passé en moi : je l’ai écrit pour m’échapper, fuir l’extrême lourdeur du monde médical. La médecine, et tout ce qui va avec, c’est du plomb dans les jambes, alors j’ai pris la plume de l’écriture et je me suis envolée — à tire-d’aile…                         


J’ai été marquée par la diversité des relations que Florence a avec les autres. Est-ce pour vous une façon de dire à quel point l’être humain est composite et polysémique ?  

Votre réflexion me fait penser à ce que m’avait dit Marie-Andrée Lamontagne, mon éditrice : « Nénuphar est plein d’évocations ». Y songeant, j’ai réalisé que Nénuphar est en effet habité, traversé, par plusieurs personnes que j’ai beaucoup aimées mais qui ont disparu au cours des dernières années. Comme si j’avais voulu faire revivre mes morts, m’entourer d’eux, les sentir auprès de moi à ce moment où je risquais moi-même de traverser le miroir. C’était tout à fait inconscient.  

            Cette diversité relationnelle me renvoie également à mon enfance. À la maison, mes parents et leurs propres parents, d’origines bretonne et occitane, m’apparaissaient comme des personnages très singuliers, de par leurs personnalités, leurs langues, leurs cultures. J’ai grandi dans les résonnances de trois mondes.   

L’évocation des saisons, leurs odeurs, leurs couleurs parcourent le roman. Vous évoquez des jardins, des rythmes, des cycles ponctuent le texte.  Quel est pour vous le sens de cette sensibilité à la nature ?

La sensualité, par laquelle passe le rapport à la nature, est pour moi au cœur de la vie. Nous advenons au monde par nos sens : le goût du lait pour un bébé, sa tiédeur, un goût qui varie suivant ce que mange la mère, l’odeur du corps de l’autre, de sa peau, en toile de fond les bruits de la maison. Et puis on grandit, notre champ s’ouvre, et au-delà de l’appartement ou de la maison, quand on a de la chance, il y a un jardin.

            Un jardin, pour un enfant, c’est un royaume. Il s’y passe des choses extraordinaires. Et évoluer dans un jardin nous familiarise avec des saisons et des pratiques : on prépare des tartes, des confitures, des conserves pour l’hiver. Le sentiment de cycles qui accompagnent les saisons, de moments qui reviennent et ponctuent notre vie, est très fort en moi. J’ai adoré Bachelard, La Terre et les rêveries du repos notamment, que je cite dans Nénuphar. C’est une chose que, je l’espère, la France ne perdra pas : sa rythmicité, en regard de l’économie capitaliste qui rêve d’un marché fonctionnant 24h sur 24h à seule fin de profit.

Votre roman, avec tout ce qui le compose (personnages, nature, évènements, etc.) me fait penser à une pâte feuilletée : on monte un étage, on redescend, on fait des aller-retour entre ce que j’appellerais la couche de surface, celle de la vie quotidienne, et la couche profonde, la dimension spirituelle, transcendantale, de la vie : quel est mon désir le plus profond ? Quel sens a ma vie ?

Une pâte feuilletée, l’image est tellement expressive ! Réussir une tourte étagée composée de toutes sortes de bonnes choses, quel délice ! Si j’y suis parvenue au fil de l’écriture de Nénuphar, tant mieux… Ces différents étages ne sont-ils pas ce à quoi la vie nous convie : gérer l’ordinaire — on fait les courses, on promène le chien, on étend le linge —, et en même temps, si l’on est un tant soit peu disponible, on ne peut s’empêcher d’être habité par tout autre chose qui est toujours là. Cette autre chose, c’est la beauté, peut-être ce que vous nommez le transcendantal, quelque chose qui nous dépasse, nous ravit aussi, au sens de nous réjouir et de nous captiver, nous nourrit, nous élève. Je suis convaincue qu’être en contact avec le beau fait de nous des êtres différents.   

            Et à mon sens, le beau se trouve dans le quotidien : la qualité d’une étoffe au toucher, l’attention d’une personne inconnue, une tourte cuite à point…  

Pour garder l’image de la pâte feuilletée, l’un des étages serait le monde de la médecine technicisée d’aujourd’hui, une médecine nécessaire mais dont le discours nous écorche souvent parce qu’il est positiviste, donc réducteur…

Les médecins et leur façon d’aborder les choses restent pour moi mystérieux. Cela n’enlève rien au respect que j’ai pour ceux qui m’ont accompagnée, ce qu’ils ont fait au mieux. C’est un constat. J’en suis donc venue à des considérations très pragmatiques.

            Par exemple, je me dis que l’essentiel, ce que j’attends d’un médecin, c’est un diagnostic juste, car ce n’est qu’à partir de là que l’on peut agir de façon sensée.

            En ce qui concerne le suivi, la médecine statistique est capable de nous dire quel traitement donne les meilleurs résultats. Cela étant, vous n’êtes jamais sûr de faire partie de ceux pour qui cela va marcher. La médecine n’est pas une science exacte, elle fait du mieux qu’elle peut. Je crois que les médecins devraient davantage le dire, reconnaître les limites de leur pratique et inviter leurs patients à explorer des domaines  complémentaires : les techniques douces de détente, l’homéopathie, l’ostéopathie, etc.

            Je pense également que lorsqu’il existe une marge de manœuvre, aussi minime soit-elle, dans le traitement d’une maladie, il appartient au médecin d’exposer à son patient l’ensemble des choix possibles et leurs conséquences. Le patient doit être totalement informé, surtout quand des traitements lourds sont en jeu ou s’il y a un risque vital. D’autant que la décision finale ne peut pas lui être imposée. C’est pour moi un legs de la philosophie des Lumières : l’être humain doit recevoir l’éducation la plus complète possible afin de pouvoir penser et décider par et pour lui-même.

            Au patient, il revient de poser les questions qui le préoccupent et d’exprimer ce qu’il pense et ressent.  

Et les médecins ignorent l’inconscient…

De fait, les médecins ignorent l’inconscient. On ne peut pas leur en vouloir, ils n’ont pas été formés pour ça, ce n’est pas leur métier. Par contre, on pourrait s’attendre à ce qu’ils aient l’honnêteté de reconnaître que tel ou tel patient profiterait grandement d’une aide psychothérapeutique, et donc à ce qu’ils réfèrent davantage aux psychothérapeutes et aux psychanalystes. On ne le dit pas assez. Et ils ne le font sans doute pas assez.

            Je ne peux que dire aux femmes et aux hommes, quand ils sentent qu’ils ont atteint la limite du supportable dans quelque expérience de vie que ce soit : allez trouver quelqu’un dont vous avez le sentiment qu’il vous écoute vraiment, et parlez.

Vous n’êtes pas tendre avec le monde universitaire…

Je me suis amusée… Avant de devenir éditrice, pendant mes études, j’ai enseigné à l’université, et j’en ai gardé des souvenirs diversifiés. À la fois d’un travail profondément formateur sur le plan intellectuel, cela dans une grande liberté, et en même temps, à titre de représentante des chargés de cours aux assemblées départementales, le sentiment d’assister à de véritables combats de coqs dès qu’il était question d’attributions de tâches, de nominations, etc. Un état de choses qui semble baroque dès que l’on prend du recul.

Le chien qui traverse le roman nous en dit un peu plus, me semble-t-il !

Un Golden retriever, ces chiens qui guident les aveugles... Ce chien, plein de fougue et de tendresse, est le chien d’un anthropologue. Son nom, Tabou, est à ce titre évocateur. Il fait pour moi écho à l’interdit de penser qui s’est développé dans notre société à partir des années 1990. Sous divers prétextes la réflexion profonde et argumentée a été bannie, même à l’université : il fallait « produire ». Or, pour le capitalisme (on y revient toujours !), produire appelle du « chiffre » : quoi que l’on fasse, il faut pouvoir compter… Chemin faisant, la recherche empirique et statistique a progressivement occupé le devant de la scène, aux dépens, et de la pensée fondamentale, et de la réflexion clinique.

            Le monde du travail s’est également refermé. On veut aujourd’hui des petites mains mutiques travaillant à produire toutes sortes de choses chiffrables. Celui qui pense, ressent, s’exprime est mal venu. Sans compter les exclus. D’où les soulèvements : le Printemps érable au Québec, les Indignés en Europe, les manifestations actuelles aux États-Unis. Ces mouvements vont-ils durer ? Auront-ils des effets à long terme ? Nous ne pouvons qu’espérer.
 

© 2016, Maryse Barbance, Monique Lévesque


Maryse Barbance
[Photo: Marie-Noël Challan-Belval]

Maryse Barbance est éditrice consultante, chercheure associée (Institut national de la recherche scientifique, Montréal) et intervient à titre de professeure auprès des formations franco-québécoises de l’EPF école d’ingénieurs (Sceaux, France), école sur laquelle elle a publié une monographie historique, De L’École polytechnique féminine à L’EPF école d’ingénieures, aux éditions Eyrolles (Paris, 2005). Ses articles sur la psychanalyse ont été numérisés par la Société psychanalytique de Paris et ses entretiens et critiques littéraires par Érudit.
          Son premier roman, Toxiques, publié chez Hurtubise HMH (Montréal, 2000), a reçu le prix Anne Hébert en 2001. Il a été adapté par Radio-Canada qui a également diffusé quelques autres de ses textes de fiction. Nénuphar est son deuxième roman (Fides, 2016).


Monique Lévesque

Monique Lévesque est psychanalyste à Montréal, affiliée aux Séminaires Psychanalytiques de Paris et co-fondatrice de T.A.M.B.O.U.R., table ronde annuelle à visée d’interlocution critique.

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