Entretien avec Emmanuel Dongala, par Annie Heminway

En vous lisant, j'ai pensé à Kourouma. Il m’avait dit, lors de son séjour à New York en 2000, que pour Allah n'est pas obligé, des enfants lui avaient demandé « Tonton, pourquoi tu ne racontes pas notre histoire ? » Avez-vous aussi senti cet appel, « Monsieur Dongala, écrivez notre histoire !»

Je vais vous raconter une anecdote à mon tour : pendant un débat entre nous organisé par Bernard Magnier à Paris, Kourouma confia au public qu’il travaillait sur un roman sur les enfants soldats. Imaginez ma surprise ! Je travaillais sur le même sujet avec mon livre « Johnny chien méchant ». Son ouvrage est sorti avant le mien et je me suis abstenu de le lire avant de compléter le mien.

Pour revenir à votre question, personne ne m’a suggéré d’écrire le livre qui nous concerne ici, Photo de groupe au bord du fleuve. Après la fin de la guerre civile congolaise, j’ai senti un besoin urgent de faire entendre la ou plutôt les voix de toutes ces femmes courageuses que j’ai rencontrées pendant et après ce conflit.

Casseuses de pierre, véritable travail de bagnard. Pourquoi s’attaquer à un tel sujet ?

Je n’ai pas choisi le sujet, il s’est imposé à moi lorsque j’ai vu ces dizaines de femmes cassant des pierres au bord du fleuve Congo pour pouvoir survivre après le conflit.

Comment s’est déroulé le processus d'écriture ? Sur combien d’années ?

Le processus d’écriture m’a pris presque cinq ans. Je ne savais rien de ces femmes. Il fallait donc absolument les connaître et ce n’était pas facile. Il m’a fallu plusieurs semaines d’approche pour faire tomber leur méfiance envers cet individu qui venait fouiner dans leurs vies et plusieurs mois de conversations pour bien intégrer leur univers afin de ne plus les regarder de l’extérieur. Bref, pour me sentir assez « femme » pour pouvoir parler d’elles de façon juste.

Le choix du tu. Vous avez tergiversé quelque peu, semble-t-il, avant de choisir le tu ?

J’ai commencé à écrire ce roman à la première personne. Le choix du « tu » vient du fait que  j’ai tout de suite senti que d’une part l’utilisation du « je » sonnait faux et que, d’autre part,  j’étais trop loin d’elles, trop à l’extérieur de leur récit lorsque j’ai tenté d’utiliser la troisième personne.

Vous avez parlé de polyphonie. Ces quatorze femmes, comme dans une tragédie classique, forment un chœur émouvant. Était-ce difficile de recréer le langage vu qu’il y avait des femmes analphabètes et des femmes lettrées ?

Encore une fois, comme je n’étais pas une femme, j’ai trouvé impossible de raconter la vie d’une femme. Je ne pouvais écrire l’histoire qu’en combinant deux visions contradictoires, une vision panoramique de leurs souffrances – de la souffrance de toutes les femmes du monde, et une vision en profondeur de chacune de ces vies. Cela m’a permis ainsi de faire entendre les voix individuelles de chacune d’elles.

Vous avez greffé la communication, la radio à l’oral history. Dans quel but ?

Le rôle de la radio et des communiqués de presse est fondamental dans ce roman car il m’a permis de réaliser cette vision panoramique dont j’ai parlé plus tôt. C’est par cette astuce que j’ai pu introduire les souffrances subies par les femmes de Somalie, du Pakistan, de l’Inde, de l’Allemagne… bref, du monde entier.

Quel impact votre livre a-t-il eu sur ces femmes et sur les autres femmes qui ont pris conscience de se faire rouler constamment par leur patron ?

Vous savez comme moi qu’un livre ne peut pas changer immédiatement les choses mais a un impact plus subtil. À la sortie du livre, le gouvernement a tout d’un coup découvert l’existence des ces femmes. Cela leur a valu la visite de la ministre qui s’occupe de la « condition féminine » du pays. Il y a eu aussi des reportages des radios et télévisions étrangères. Mon livre les a rendues visibles et pour cela je n’en suis pas peu fier.

On sent un très profond respect, un grand hommage à ces femmes. La dédicace qui s’adresse à votre mère est touchante. Quelle influence votre mère a-t-elle eu sur vous ?  

Non seulement je respecte profondément ces femmes mais je les admire ! Leur courage, leur résilience est un modèle pour moi. J’ai dédié ce livre à ma mère parce que comme elle est octogénaire en ce moment  je le considère un peu comme la mère de toutes ces femmes.

 Le 26 juin sera célébré le centenaire de la naissance d’Aimé Césaire. Je reprends les mots de Césaire : « Quel est votre rêve tout bas, et quel est votre rêve tout haut ? » pour vous, pour le Congo et pour ces femmes au bord du fleuve ?

Qu’elles se réveillent un matin en ne se demandant pas « qu’est ce que nous allons manger aujourd’hui » mais en se disant « quelle belle journée ! Je vais aller me balader au bord du fleuve ».


Entretien réalisé par Annie Heminway dans le cadre des Assises Internationales du Roman 2012, conçues et organisées par Le Monde et la Villa Gillet.


© 2013, Emmanuel Dongala et Annie Heminway

Emmanuel Dongala est l'un des invités du Festival littéraire international de Montréal Metropolis Bleu, qui aura lieu du 22 au 28 avril 2013.

Dongala est né d’un père congolais et d’une mère centrafricaine. Professeur à l’Université de Brazzaville, il quitte le Congo en 1997 pour les États-Unis. De formation scientifique, il enseigne à la fois la littérature africaine francophone et la chimie. Son œuvre de romancier, de  nouvelliste et de dramaturge a été traduite en une douzaine de langues.


Annie Heminway

Née en France, Annie Heminway enseigne l’écriture créative, la Littérature-Monde et la traduction en ligne à New York University. Elle est traductrice littéraire, rédactrice à Mémoire d’encrier à Montréal et consultante pour le Festival littéraire international de Montréal Metropolis Bleu et Femmes au-delà des Mers à Paris. Elle est l’auteur d’une quinzaine de livres, les plus récents, French Demystified et la série Practice Makes Perfect (New York: McGraw-Hill 2011). Elle est codirectrice littéraire, avec Ève Pariseau, pour le contenu français du Salon .ll.
[Photo: Khireddine Mourad] 

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