Entretien Luc Lang, par Marie-Andrée Lamontagne

Entretien Luc Lang – par Marie-Andrée Lamontagne.

Le romancier français Luc Lang sera bientôt présent au Festival littéraire Metropolis bleu, à Montréal. Le Festival se déroulera du 29 avril au 4 mai à l’Hôtel 10, situé 10 rue Sherbrooke Ouest. Vendredi 2 mai, à 21h, l’auteur de Mother, de Mille six cents ventres et de plusieurs autres romans et essais sur l’art et la littérature (Stock) répondra aux questions de Marie-Andrée Lamontagne sur le thème «Écrire, c’est réécrire». En avant-première, il répond ici à quelques-unes de ces questions, histoire de mettre les lecteurs en appétit d’un échange sur le métier d’écrivain qui promet d’être instructif et passionnant. C’est vendredi 2 mai, 21h.

Entre Liverpool marée haute (Gallimard, 1991) et La fin des paysages (Stock, 2006), que s’est-il passé pour que vous ayez ressenti la nécessité de reprendre la trame du premier pour réécrire le second?

Lorsque j'ai achevé Liverpool marée haute qui m'a demandé presque quatre années de travail, j'étais exsangue, puis-je dire, épuisé. Je sentais une sorte de potentialité encore à l'œuvre au cœur de ce livre, et je me disais qu'un jour j'aimerais le réécrire, avec des forces retrouvées et le recul du temps. J'ai vécu 14 ans avec ce sentiment et puis je me suis mis au travail presque deux années encore pour aboutir à La fin des paysages. Mais ce n'est pas seulement cela. Je pensais à l'art sériel, je pensais à l'artiste Ryman et à ses monochromes blancs, à la fois toujours les mêmes et jamais les mêmes. Je me disais que réécrire un livre à l'identique avec un décalage final de 16 années, c'était mesurer combien je n'étais plus le même et combien écrire la même histoire avec une tout autre écriture revenait à écrire un autre livre. Comme de remettre les pas dans un chemin que l'on connaît parfaitement mais où l'on n'a plus la même foulée, la même respiration, le même regard, les mêmes sentiments.

Qu’est-ce qui nourrit l’élan lorsque la trame du roman est familière à l’écrivain? Que peut-il découvrir en réécrivant?

Ce n'est en effet plus du tout le même élan. Quand on compose un nouveau roman, le regard porte loin, on guette des apparitions dans l'horizon lointain qu'on essaie de projeter et d'imaginer. C'est une vue qui scrute au loin. Quand on réécrit un livre et une histoire déjà existante, on ne regarde plus au loin, on regarde le sol, dans ses moindres détails, le moindre gravier, le moindre accident du sol, on a un regard de myope, très précis sur l'extrême proximité, on est seulement dans l'écriture et son déploiement, le sentiment tactile du sol sous ses pieds, juste.

L’entreprise de réécriture fait-elle implicitement intervenir la notion de progrès, souvent récusée en art et dans la littérature?

C'est une question essentielle. Il n'y a en effet aucune notion de progrès qui intervient. Avant de m'atteler à La fin des paysages, je me suis trouvé dans l'obligation de relire Liverpool Marée haute, c'était la première fois que je relisais un livre que j'avais publié. Et en le relisant, j'ai eu le sentiment que ce livre tenait tout seul, et que je n'avais aucunement la nécessité de le réécrire, même si je ne l'aurais pas écrit bien sûr de la même façon. Ainsi, ce livre premier n'avait aucunement besoin d'être "corrigé". Mais j'avais ce désir de le réécrire. Parce que j'avais comme tout le monde, vieilli, changé, et que je voulais mesurer le passage du temps en moi. Et puis il y avait des absences: Alice, L'Afrique, que je me sentais capable de rendre présentes, alors que pour la première version, ces deux instances avaient été là seulement comme des absences. Là, maintenant, elles pouvaient cette fois s'incarner, parce que l'Afrique était devenue en moi quelque chose qui me constituait tout à fait.

Mille six cents ventres oscille avec bonheur entre la farce et la tragédie, comme l’œuvre de Shakespeare, qui couvre le roman de son ombre portée. Notre époque est-elle vraiment devenue folle? De quoi au juste les années Thatcher, en Angleterre, où se situent certains de vos romans, sont-elles symptomatiques?

Oui, notre époque est devenue folle, la mort et la destruction y dansent en toute liberté, voluptueusement, spectaculairement. Et les années Thatcher comme les années Reagan préparent très consciencieusement ce que nous sommes en train de vivre aujourd'hui. Et dont je poursuis le relevé clinique dans un autre roman qui est ce que j'appelle une charge de la brigade légère, dans le rire et la farce, avec Esprit chien paru en 2010.

Quelle est la musique propre à la langue française en littérature?

Je ne pourrai répondre que pour moi-même et c'est le jazz qui s'impose aussitôt , de par les infinies variations qu'il nous offre, notamment la déclinaison infinie d'un même thème entre les générations de musiciens et qui nous ramène à la question de la réécriture, évidemment. Mais aussi, pour l'écriture de Les Indiens, il y avait le rap qui s'imposait à moi,  avec ses pulsations, ses scansions, hachées, ses séquences courtes et répétitives, ce que j'ai appelé dans ce livre une "écriture électrique" parce que ce livre aussi avait pour question essentielle la neurologie, et donc la question de la circulation électrique dans le corps humain, à travers ce personnage paralysé, suite à un accident du travail.
 

© Marie-Andrée Lamontagne et Luc Lang


Photo: Martine Doyon

Marie-Andrée Lamontagne est écrivain, éditrice, journaliste et traductrice. Chez Leméac Éditeur, notamment, elle a publié un roman (Vert), un recueil de nouvelles (Entre-monde) et un récit (La méridienne). De 1998 à 2003, elle a dirigé les pages culturelles du quotidien québécois Le Devoir, où elle collabore encore à l’occasion. Elle prépare actuellement une biographie de la romancière et poète Anne Hébert (à paraître aux éditions du Boréal).
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