Échos de Salon, par Manuel Nicolaon

 

Prétendre que je suis un habitué des salons ou des foires littéraires serait exagéré. À ma décharge, des raisons purement économiques m'ont en effet plus souvent cantonné à faire des voyages autour de ma chambre, pour reprendre le titre du célèbre récit de Xavier de Maistre, me tenant bien loin des Salons et des Foires renommés de Francfort, de Guadalajara, de New York ou de Pékin. Qu’importe! De toute façon, c'est bien connu, dans un salon du livre, les éditeurs viennent vendre des livres; de plus, la foule des visiteurs qui s’y presse est bien trop compacte pour permettre de profiter de l’événement dans des conditions agréables. Ces préjugés, issus d'une expérience ancienne décevante, sont cependant tombés dès que je me suis trouvé, en novembre dernier, au milieu de la faune hétéroclite et disciplinée du Salon du livre de Montréal!

Des heures durant, j'ai baigné dans le bouillon culturel de la Place Bonaventure où se tenait ce Salon du livre – le plus important au Québec – et avec application j’ai laissé traîner mes yeux et mes oreilles, assistant candidement aux allées et venues d'un public à la fois avide et dispensateur d'histoires et d'anecdotes, celles-ci souvent sympathiques et rarement banales.

Martine causa mon plus grand étonnement, ou plutôt, je fus très intrigué par les réminiscences que suscitèrent les histoires de la célèbre petite fille des albums du même nom, chez la plupart des visiteurs qui passèrent aux abords du stand des Éditions Casterman. Enfants, parents ou grands-parents, hommes autant que femmes : rares étaient ceux qui n'avaient, sur la série écrite par Gilbert Delahaye et illustrée par Marcel Marlier, une anecdote à raconter, un album préféré à distinguer du lot.

J'eus moi aussi la chance d'éprouver les sensations toutes proustiennes d'époques et d'émotions retrouvées. Me revient à l'esprit, entre autres, une scène bien singulière : une jeune mère s'est approchée du présentoir des Martine et, fébrilement, a passé en revue la collection entière réunie pour l'occasion. Je l'entendais alors raconter d'une voix empreinte de nostalgie ses souvenirs de lectrice à sa fille qui ne l'écoutait pas,  plongée dans un livre d'images. Sur ces entrefaites, deux jeunes gens, avisant  ladite collection, se sont arrêtés et, tout en rigolant, se sont remémorés à leur tour les aventures de Martine qui les avaient les plus marqués.

Malgré la notoriété internationale établie depuis plus d’un demi-siècle de ces “aventures”, je ne peux m'empêcher d'être surpris, et de me féliciter, de l'ampleur du phénomène éditorial, mais surtout du rôle culturel et social joué par ce personnage créé en 1954. À travers les multiples réactions face aux récits de la jeune héroïne, j’ai observé le pouvoir extraordinaire que peut exercer un livre sur l’inconscient collectif. Du coup, l’évolution des moeurs d'une société ressort avec d'autant plus de force que l’époque a changé. L’observation paraîtra banale, mais la force de l’évidence avec laquelle elle s’impose au moment d'un Salon du livre me semble tout à fait réjouissante, voire plutôt rassurante : tout n’est donc pas voué à l’éphémère ou à disparaître.

Véritable creuset des cultures, le Salon du Livre de Montréal témoigne aussi de la volonté d'être un lieu d'échanges placé sous le signe de la diversité et donnant lieu à des rencontres improbables. Sous l'égide du Centre québécois du P.E.N. international, de l'Union des écrivaines et des écrivains québécois et d'Amnistie internationale, la scène du Carrefour Desjardins proposait, le vendredi 16 novembre, la lecture de dix dédicaces écrites par des auteurs québécois à autant d'auteurs d’autre pays, persécutés ou emprisonnés pour leurs idées ou leurs écrits. C’étaient là des témoignages plus poignants les uns que les autres de l'injustice qui règne dans le monde. Fait amusant, le ton récitatif adopté pour la lecture de ces  textes contrastait cependant avec les chants enjoués des admirateurs de Simple Plan qui attendaient, non loin, de faire signer, dans la foulée du CD, leur exemplaire du livre par l’un ou l’autre des membres du groupe.

Le contraste entre les deux événements montre à nouveau la richesse des univers qu'un salon de ce genre permet de rassembler et, éventuellement, de faire se rencontrer. N'est-il pas en effet admirable de pouvoir affirmer, avec Molière, avoir vu de ses propres yeux vu, ce qui s'appelle vu, un "Movembriste"[1] assister à une table ronde sur la culture à l'école, un exemplaire de Toqué! sous le bras, et de le retrouver plus tard, alors qu’il attend patiemment de faire dédicacer son exemplaire du dernier roman de Michel Tremblay? N'est-il pas agréable aussi de découvrir, en toute simplicité, les trucs d'écriture d'un romancier populaire, par l’entremise du principal intéressé?

Si les goûts littéraires de bien des gens trouvent une place dans cet espace d'échanges commerciaux qu'est tout salon ou foire du livre, celui de Montréal m'est à tout le moins apparu principalement comme un lieu de communication et de retrouvailles. Au cours de cette seule semaine, il m'a été loisible de converser aussi bien avec des romanciers, des libraires, des illustrateurs ou des gens de médias qu'avec des amis que je n'avais plus revus depuis longtemps ou encore avec de parfaits inconnus…

Certes, l'effervescence culturelle d'un événement de ce genre s'émousse sans doute avec le temps, au point de devenir, pour certains, une obligation professionnelle, voire une sorte de comédie. Pour ma part, le Salon du livre de Montréal et son taux de fréquentation impressionnant vint surtout confirmer que le livre a bien  encore de beaux jours devant lui et que Montréal demeure un lieu majeur de lecture et de culture.

© Manuel Nicolaon, 2013


Photo: Ana Isabel Otero

Féru de voyages, de cinéma, de génétique textuelle et d'imaginaire médiéval, Manuel Nicolaon est aussi rédacteur, réviseur et scénariste. Formé en littérature française, en édition de textes et en cinéma, il a publié une édition critique de la Vie de saint Thibaut (Brepols, 2007) et un article sur la conquête du Mexique (PUQ, 2012).


[1] Nom donné aux hommes adeptes du mouvement Movember; ceux-ci décident de se laisser pousser la moustache pour marquer leur appui à la recherche contre le cancer de la prostate.

 

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