Deuxième lettre d’Israël : Interview avec Arnon Goldfinger, réalisateur du film Hadira (The Flat), 1re partie

RÉSUMÉ : The Komediant (2000), premier film d’Arnon Goldfinger (prix du meilleur documentaire de l’Académie israélienne), avait enthousiasmé le public israëlien par sa manière de faire revivre l’histoire de la famille Burstein et celle du théâtre yiddish en Amérique du Nord en utilisant de rares images filmées encore disponibles du théâtre yiddish des années 1930. Il y a un an, le réalisateur présentait son deuxième documentaire, Hadira (The Flat ) dans le cadre du Festival du film de Jérusalem pour lequel il a obtenu le prix du meilleur documentaire. Hadira (The Flat ) sera présenté au Festival Tribeca de New York en avril, puis à Toronto et à Winnipeg en mai 2012.

Les secrets de famille sont dans l’air du temps. Soit. Faut-il pour autant les taire et les reléguer dans l’oubli ? Dans le cas du film Hadira (The Flat ), la question se révèle percutante. Car le secret qu’aborde Arnon Goldfinger, loin d’être une simple affaire de famille, comporte de lourdes implications historiques. À l’origine, un désir : celui de faire un film sur l’appartement des grands-parents Kurt et Gerda Tuchler, des Juifs allemands exilés en Palestine pendant plus d’un demi siècle. Situé au troisième étage d’un immeuble Bauhaus de Tel-Aviv, cet appartement rempli d’objets, de tableaux, de livres, de meubles et de vêtements emblématiques de la culture des Juifs de Berlin, était alors voué à disparaître. Après le décès de la grand-mère, les proches de celle-ci vident l’appartement où l’on découvre un secret de famille caché depuis plusieurs décennies. 

Le film s’ouvre sur ces paroles : « When I was a kid, I liked coming here. Once a week, I'd cross central Tel Aviv, climb up the stairs and find myself in Berlin ». Tandis que la caméra capte plusieurs images de l’intérieur, la voix off qui les accompagne poursuit : « Grandmother Gerda lived here for 70 years as if she had never left Germany. Despite all her years in Israel, she had not mastered Hebrew, and I didn't want to learn German. So we’d sit and chat in English as if we were in a café in Europe – with apple strudel and Swiss chocolates. When I grew up, I realized that the really meaningful things were always left unsaid ». Tourné avec sensibilité et rigueur, Hadira (The Flat ) est un film sans compromis. C’est là que résident sa force et sa puissante charge émotive. 

Photo: Ruth Diskin Films

Comment en êtes-vous arrivé à faire ce film ? Je précise : pourquoi avoir choisi de ne pas ignorer le secret de famille qu’il met en scène ?

D’une certaine manière, Hadira s’inscrit en continuité avec mon film précédent, The Komediant. Ce documentaire s’intéressait au vaudeville yiddish et à l’histoire d’une des familles les plus importantes du théâtre yiddish d’Amérique du Nord, la famille Burnstein. Dans ce cas, il s’agissait d’une famille très différente de la mienne : cette famille était originaire d’Europe de l’Est, plus précisément de Pologne, tandis que ma famille est originaire de Berlin. Vous savez, les Juifs de l’Ouest, assimilés à la culture allemande, formaient un monde très séparé de celui des Juifs de l’Est, qui parlaient le yiddish. 

J’aime raconter des histoires et faire des recherches avant d’amorcer un film. Pour The Komediant, j’ai fait des recherches pendant deux ans, et il en a fallu deux autres pour réaliser le film et le représenter dans les festivals et autres événements. À un certain moment, je me suis posé la question : que vais-je faire ensuite ? Alors j’ai pensé : pourquoi ne pas m’intéresser à ma propre famille ? 

J’ai alors voulu faire un film sur l’appartement de mes grands-parents maternels. Mon grand-père était déjà décédé et je savais qu’éventuellement, cet appartement serait vendu. Avec lui, c’est tout un monde qui allait disparaître : un monde marqué par l’ambiance yekke (juive allemande) et le raffinement européen ; un monde dans lequel j’étais plongé depuis mon enfance. J’ai commencé à y tourner des segments de film de temps à autre avec la photographe Talya Gal'on. Mais après un certain temps, il est devenu clair qu’il manquait une trame narrative : j’avais beaucoup d’images, mais pas d’histoire précise à raconter. Cela a pris beaucoup de temps avant de trouver l’intrigue du film, son fil conducteur. Lorsque je l’ai trouvé, j’ai été confronté à un grand dilemme). 

Vous voulez dire que vous avez commencé à filmer dans l’appartement de vos grands-parents sans connaître le secret de famille qui est au cœur de votre film ?

Oui, exactement. Ce secret, je l’ignorais alors. Lorsque ma grand-mère est décédée, j’ai senti qu’il fallait reprendre le tournage. Je voulais capter, à l’aide d’une caméra, les objets, les meubles et les documents qu’il contenait ; je voulais aussi montrer aussi comment une famille décide de liquider le passé.  

Que le lecteur soit mis en garde : le texte qui suit révèle des informations à propos du secret qui estau cœur du film. 

Comment avez-vous découvert le secret en question ? Dans le film, c’est en faisant le ménage dans les anciens documents de votre grand-mère que vous remarquez, dans une pile de journaux, la présence du journal nazi Der Angriff. 

C’est ainsi que cela s’est passé. Nous avons découvert des documents qui m’ont semblé étranges. Je me suis alors demandé : pourquoi mes grands-parents avaient-ils chez eux des exemplaires de ce journal fondé par Joseph Goebbels, l’un des plus importants que le national-socialisme ait produits. Après avoir découvert le pot-aux-roses, je me suis rappelé de certaines choses : des bribes de conversations, des indices qui pointaient dans cette direction, alors que rien n’avait jamais été dit ouvertement. 

Dans le film, il vous est difficile de comprendre pourquoi vos grands-parents ont continué d’entretenir une relation d’amitié avec les Von Mildenstein après la guerre, alors qu’ils savaient ce qui était arrivé aux Juifs d’Europe durant l’Holocauste.

Oui, en effet. Mais vous savez, le fait que mes grands-parents aient entretenu une relation d’amitié avec les Von Mildenstein n’est pas la chose la plus irritante pour moi. Ce qui était le plus irritant, c’était la découverte de cette femme, Suzanna Leahman, mon arrière-grand-mère maternelle. On ne m’avait jamais parlé d’elle. Je connaissais le nom de «Leahman» parce que c’était le nom de jeune fille de ma grand-mère maternelle, mais le nom de «Suzanna Leahman» m’était complètement étranger. Comment avait-on pu me le cacher ? Cette femme a connu un destin tragique : elle n’avait pas voulu déménager en Palestine avec mes grands-parents ; elle est restée en Allemagne et a péri dans les camps. Qu’on me l’ait caché, voilà ce qui m’a le plus choqué. Nous avons appris son existence lorsque mes frères et sœurs ont découvert un faire-part du mariage de mes arrière-grands-parents maternels. Sur l’invitation, nous avons lu pour la première fois le nom de Suzanna Leahman. Cette situation m’a beaucoup interpellé (choqué, touché, ému). 

Votre film rapporte une situation familière à plusieurs, entre autres en Israël : comment faire face au passé, en tant que membre de la troisième génération, lorsque les secrets de famille sortent des placards. Diriez-vous que ce film vous a aidé à retrouver une partie de votre généalogie ? Ou qu’il vous a aidé, dans une certaine mesure, à réparer le passé ?

Je pense que le plus important, c’est la signification d’une voix dans la famille : une voix que l’on a tue, en l’occurrence celle de Suzanna Leahman. Selon moi, ce n’est pas la généalogie qui a le plus d’influence dans une famille : c’est la parole. Une parole manquait à son sujet, et il s’est avéré que je devais l’incarner. Je devais prendre la parole à propos d’elle, de son absence.

Comme beaucoup de Juifs allemands ou d’ailleurs dans la diaspora de cette génération, mes grands-parents ont toujours été profondément allemands. Ils appartenaient à l’Allemagne et cela, même s’ils ont vécu beaucoup plus longtemps en Palestine qu’en Europe. À chaque été, durant les années 1960 et 1970 (une période où l’Allemagne avait très mauvaise presse en Israël), ils retournaient à Berlin pour une période de 2 à 4 mois, et lorsqu’ils revenaient, nous allions les chercher à l’aéroport Ben-Gurion. C’était une véritable cérémonie ; nous étions très bien habillés pour l’occasion, comme si nous allions accueillir le président du pays. Cette situation représente un véritable paradoxe, puisque mes grands-parents avaient des convictions sionistes. Mon grand-père était sioniste depuis sa jeunesse (par la suite, il est devenu le directeur du mouvement sioniste en Allemagne). J’ai retrouvé une lettre que mon grand-père avait écrite à la fin des années 1930 à un avocat dénommé Ziegfried Moser, dans laquelle il l’informait que lui et ma grand-mère prévoyaient habiter en Palestine pendant 2-3 ans, après quoi ils retourneraient à Berlin. Au fond, ils n’ont jamais voulu quitter l’Allemagne. Pour eux, l’idée de retourner en Allemagne était une illusion : ce n’était pas possible. Le film m’a donc aidé à déconstruire certains stéréotypes et illusions. 

Un autre exemple illustrant cette situation concerne une scène importante du film – celle au cours de laquelle ma mère lit la lettre que sa grand-mère, Suzanna Leahman, lui avait fait parvenir d’Allemagne peu de temps après que la famille ait déménagé en Palestine. Dans cette lettre, mon arrière-grand-mère écrit à sa petite-fille (ma mère) : « Ne m’oublie pas ». Avant de tourner cette scène, j’ai dit à ma photographe : je veux que tu fasses un plan de ma mère pendant quelques minutes. Elle va certainement pleurer, mais surtout, ne bouge pas la caméra : il est important de capter sa réaction. La désillusion, c’est que lorsque nous avons tourné la scène, ma mère n’a pas pleuré. Elle ne savait pas ce qui était arrivé à sa grand-mère et elle ne l’a pas demandé. Dans le film, je lui pose la question : « Why didn’t you ask ? » Et elle répond : « I didn’t know and I didn’t ask ».

© Chantal Ringuet et Arnon Goldfinger, 2012

Photo: P. Anctil


Docteure en études littéraires et traductrice, Chantal Ringuet détient un postdoctorat en études juives canadiennes de l’Université d’Ottawa (2007-2008). Elle a publié un essai intitulé À la découverte du Montréal yiddish (Fides, 2011) et un recueil de poèmes, Le sang des ruines (Écrits des hautes terres, 2010), qui a remporté le prix littéraire Jacques-Poirier 2009. À l’occasion d’un séjour de quelques mois à Jérusalem, elle écrit pour Salon littéraire .II. quelques «Lettres d’Israël» abordant l’actualité littéraire et culturelle de ce pays.

 

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