Cinquième lettre d’Israël : Soirée avec David Grossman, par Chantal Ringuet

Le lundi 23 avril dernier, l’Institut français de Jérusalem a organisé une soirée avec David Grossman autour de son roman Une femme fuyant l’annonce (prix Médicis 2011). En voici le compte-rendu.

 

Préambule. David Grossman amorce son discours en hébreu. Francine Kaufmann traduit : 

FK: David Grossman explique comment il a décidé de devenir écrivain. Il y a plusieurs années, comme il ne connaissait pas d’autre personne que moi en littérature, nous en avons discuté et ça a marché. Je poursuivais alors des études de doctorat en littérature et j’étais son aînée de quelques années (il est né en 1954 et moi, en 1947). Cependant, je lui ai dit, qu’à mon avis, ce n’est pas en faisant des études en littérature que l’on devient écrivain.

Même si j’ai commencé très jeune, a-t-il dit, un jour tout a basculé. J’habitais alors Nakhlaot et moi et mon amie, nous nous sommes querellés dans la rue – ensuite, celle-ci a emporté toutes ses affaires et elle a déménagé avec sa famille à Haïfa. Je me souviens de cet incident comme si c’était hier – ce fut un tel choc que je ne voyais plus de raison de vivre. Dans ma chambre, à l’époque, se trouvait une petite table en bois ; je me suis alors assis et j’ai commencé à écrire une histoire au sujet d’un soldat américain qui se déroule pendant la guerre du Vietnam. Ce soldat va s’installer en Autriche ; il ne trouve du réconfort que dans les livres.

Je ne sais pas si vous avez déjà eu ce sentiment de faire la chose la plus exacte qui soit, comme lorsqu’on termine un puzzle en y ajoutant la dernière pièce. J’ai terminé l’histoire écrite la veille, j’ai inséré la lettre dans une enveloppe, puis je l’ai envoyée à Haïfa à mon amie. Depuis, nous sommes mariés. Comme quoi l’écriture a du bon.

Comme nous nous trouvons au Centre culturel français Romain Gary, David Grossman souligne qu’il a toujours aimé cet écrivain, en particulier son roman La promesse de l’aube. C’est un livre, dit-il, que je lisais une fois par an, un peu comme un médicament que l’on prend de temps en temps. Au bout de quinze ans, en 1982, la guerre du Liban a éclaté et je me suis retrouvé réserviste à la frontière du Liban. On m’a mobilisé trois semaines après la naissance de mon fils aîné ; à ce moment particulier, j’étais au milieu d’une guerre complètement folle – je ne sais pas s’il y a des mots pour décrire cette folie. J’avais emporté avec moi La promesse de l’aube. Je servais dans les renseignements. Chaque soir, après notre service (notre quartier général se trouvait dans une tour), je montais au sommet et je lisais un chapitre de ce livre. 

Pendant cette période avaient lieu les combats avec la Syrie, le Liban et nous-mêmes. J’étais au combat, mais chaque soir, en lisant, j’avais l’impression de faire une prière laïque. Au combat, je ne portais ni casque ni gilet pare-balles, mais il ne m’est rien arrivé durant ces trente-cinq à quarante soirs. Il me semble qu’en lisant Romain Gary, je comprenais mieux ce qui m’arrivait et ce que j’allais vivre ensuite.

FK: Comment avez-vous décidé d’écrire Une femme fuyant l’annonce, avec une famille israélienne au centre de l’histoire ?

DG: Pendant des années, j’ai tenté d’écrire un roman sur la situation en Israël, une situation tellement difficile, complexe et dangereuse. J’ai publié Le sourire de l’agneau, mon premier roman, qui était un roman documentaire sur la situation en Israël. Mon deuxième roman, Le vent jaune, était un roman documentaire sur la Shoah. À cette période, je n’avais plus envie d’écrire sur les grands thèmes généraux du peuple d’Israël ; je m’intéressais davantage à des thèmes plus personnels (comment on éduque les enfants, etc.). Il me semblait beaucoup plus important de m’attacher à ces choses qu’à « la situation », expression qui avait valeur de code. À cause d’elle, qui aspire tout notre être, on n’a plus le temps d’écouter, de sentir et de parler à l’autre. Pendant dix ans, j’ai écrit sur autre chose que « la situation ». Puis, à un certain moment, j’ai senti que je ne pouvais plus poursuivre sans y faire référence ; j’étais obligé de traiter à nouveau de la situation, que l’on nomme en hébreu « matsav ». Ce terme recouvre énormément de choses : la peur, l’angoisse, la situation existentielle, la guerre, les choses qui nous attendent. On l’utilise sans se demander qui crée cette situation. J’ai donc décidé de l’explorer, de l’examiner sous tous les angles, un peu comme on déplie un tissu. J’ai beaucoup travaillé. Chaque fois que j’étais à ma table de travail, j’avais l’impression de n’écrire que des clichés, de répéter ce que d’autres avant moi avaient dit. C’était symptomatique ; mais en même temps c’était inévitable.

Je ne sais qui d’entre vous a déjà lu le livre. C’est une histoire qui m’est venue soudainement – l’histoire d’une femme qui refuse de collaborer à la situation, qui se trouve en porte-à-faux vis-à-vis d’elle. Elle choisit de refuser, d’éluder, de tromper l’avenir.

Dans ce contexte, je pouvais commencer à écrire. Cette femme est certaine qu’un jour, on lui annoncera que son fils est mort. J’ai pensé à cette nécessité de l’annonce : il faut deux personnes ; l’une qui annonce, l’autre qui apprend une nouvelle. Si celui qui attend n’est pas là, ça ne marche pas.

 [Lecture d’un extrait du roman à propos de l’« expéditeur » et du « destinataire ». En hébreu puis en français].

Tout le livre parle de la protestation d’une femme refusant d’entendre l’annonce. En fait, le livre débute avec l’idée brillante d’Ora de fuir. Elle part vers le Sud, elle marche et amène avec elle son ami de toujours, Abraham, qui n’a pas connu Ofer, mais dont il est le père. En marchant, elle lui raconte l’histoire de son fils qu’il ne connaît pas. C’est un shever kli ; un homme qui a été cassé par la guerre du Kippour, au cours de laquelle il a été emprisonné dans une geôle égyptienne. En fait, la protagoniste a l’impression qu’en faisant ce récit, elle va sauver son fils. Ora reconstitue donc la vie d’Ofer en la racontant à son père. J’ai moi-même l’impression que l’écriture peut nous sauver.

Il y a plusieurs niveaux dans le récit d’Ora. Je suis moi-même un parent – vous savez que lorsqu’on est parent, on fait mille choses pour son enfant. On veut être un bon parent, c’est-à-dire qu’on conclut un marché avec le destin ou Dieu et on s’attend, en retour, à ce que le destin protège notre enfant. Quand ça ne marche pas, tous nos efforts n’ont servi à rien. Ora, elle, tente de conclure un nouveau marché avec le destin. 

FK: Quand vous fabriquez un personnage, savez-vous à l’avance ce qui va lui arriver ?

DG: Je ne sais jamais où je vais, ni ce qu’il adviendra de mes personnages. J’aime cette situation dans laquelle je me laisse porter par l’écriture au lieu de la dominer. Même lorsque je suis à l’intérieur de l’histoire que j’écris, je ne sais pas ce qu’il va arriver à la fin. Je l’apprends moi-même au dernier stade de l’écriture; et là, ça m’intéresse moins. J’ai envie que la fin m’étonne ou me trahisse ; la fin doit trahir les petits intérêts bourgeois de ma vie quotidienne.

En ce moment, je suis dans l’une des étapes les plus agréables de la vie d’un écrivain. Je sens que ça me démange, que quelque chose commence à prendre forme en moi – je marche en long et en large dans mon bureau, au point où ma femme trouve que j’use les tapis. Peut-être l’histoire va-t-elle se créer au fil des choses, au fil des gens que je vais rencontrer ; peut-être que ce sera quelque chose que j’écrirai dans un rêve.

Une question importante au sujet de ce roman est probablement la suivante : pourquoi avoir choisi un protagoniste féminin ? À mon avis, la femme est beaucoup plus originelle dans la famille (ce n’est pas un cliché ; j’ai fait une enquête au préalable au sein de quelques familles). Dans la famille, donc, la place de la femme est particulièrement importante (…) Il me semblait évident de mettre la femme au centre du récit. Un homme va plus naturellement obéir aux systèmes (l’armée, le gouvernement, etc.). Ce sont les hommes qui ont créé ces systèmes, qui les détruisent et qui, de façon paradoxale, les servent. Une femme va aller plus facilement contre la hiérarchie qu’impose le système. 

Je pense souvent au récit de la Genèse. Dieu interpelle Abraham qui lui ordonne d’offrir son fils en holocauste (k’ola). Pourrait-on imaginer que Dieu se soit adressé à Sarah ? C’est impossible. Sarah, quant à elle, n’aurait pas répondu à un tel ordre, alors qu’Abraham a réagi immédiatement.

Je crois que le personnage d’Ora n’est pas une héroïne au sens « héroïque » du terme. Elle n’est pas une muse des arts ou des artistes, mais c’est une muse de la vie. C’est ce qui m’a amené à écrire sur elle.

© Chantal Ringuet, 2012

Photo: P. Anctil


Docteure en études littéraires et traductrice, Chantal Ringuet détient un postdoctorat en études juives canadiennes de l’Université d’Ottawa (2007-2008). Elle a publié un essai intitulé À la découverte du Montréal yiddish (Fides, 2011) et un recueil de poèmes, Le sang des ruines (Écrits des hautes terres, 2010), qui a remporté le prix littéraire Jacques-Poirier 2009. À l’occasion d’un séjour de quelques mois à Jérusalem, elle écrit pour Salon littéraire .II. quelques «Lettres d’Israël» abordant l’actualité littéraire et culturelle de ce pays.


Francine Kauffman, professeur, chercheur et essayiste, est l’auteur d’une centaine d’articles universitaires et d’encyclopédies, et d’un livre sur le romancier André Schwarz-Bart. Docteure ès Lettres (Paris X-Nanterre 1976), elle a enseigné à Paris III et Paris VIII de 1969 à 1974. Installée en Israël, elle a enseigné jusqu'à sa retraite, en 2011, au département de traduction et d'interprétation de l'université Bar-Ilan, qu’elle a dirigé à deux reprises.

 

 
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