Alain Libert et Annie Heminway en entretien avec Mahi Binebine

Dans votre roman, Le fou du roi, vous donnez la parole à votre père, personnage shakespearien par excellence. Pourquoi êtes-vous rentré dans la peau du Fqhi Mohamed ?

La schizophrénie est le propre de l'écrivain. Dans ce roman, j'ai donné la parole à mon père. Je lui ai permis de s'expliquer, de raconter ses propres blessures. Souvent dans mes écrits, j'ai pris le parti de mon frère, enfermé dix-huit ans dans le bagne-mouroir de Tazmamart pour avoir attenté à la vie du roi lors du coup d'État de Skhirate en 1971. Ce jour-là mon père était caché dans une cave en compagnie du monarque, alors que son fils, arme à la main, faisait un carnage dans le palais. J'ai donc laissé toute latitude à mon père pour entendre un autre son de cloche.

Votre père, le Fqhi Mohamed, le fou du roi, sacrifia sa vie familiale pour se soumettre à son roi. Comment expliquer cette soumission quasi amoureuse ? S’agit-il d’une recherche obsessive de l’image paternelle ? 

Il y a un joli dicton dans le livre : « Quand on loue son derrière, on ne s’assoit pas dessus ». Les courtisans appartenaient corps et âme à leur maître. Mon père vivait sans doute dans une prison dorée… mais une prison tout de même. Et Hassan II était un dictateur qui avait le pouvoir de vie et de mort sur ses sujets. Je ne l’ai même pas attaqué, car le narrateur est fou de son roi, une sorte de demi-dieu au sens mythologique du terme. 

« Faire rire, c'est faire oublier. Quel bienfaiteur sur la terre, qu'un distributeur d'oubli ! » écrit Victor Hugo. Comment êtes-vous rentré dans la peau de Fqhi Mohamed ?

Par effraction, comme le font souvent les écrivains. Pendant vingt-cinq ans, un demi-frère a filmé mon père. Il déposait sa caméra sur le poste de télévision et l’enregistrait racontant sa journée avec le roi. J’ai visionné en partie ces enregistrements grouillant d’anecdotes, authentiques ou inventées par mon père. Les conteurs sont souvent des menteurs, c’est bien connu. La même histoire revenait sous des versions extrêmement différentes. Je choisissais la plus croustillante et la déclarais vérité vraie. Tout est donc réalité, en étant fiction absolue. Alors j’ai dépeint mon père exactement comme il était. Un puits de culture, une mémoire phénoménale, un humour hors pair... Un bouffon dans toute sa splendeur. Et le cadre s’y prêtait bien : la cour de Hassan II ressemblait à s’y méprendre à celle du Roi-Soleil, à cette différence près que nous sommes là en plein XXe siècle.

Le fou du roi, malgré la cruelle absence du père, est-ce aussi le roman du pardon, le roman de la réconciliation ?

Pour conserver sa fonction auprès du roi, mon père a dû renier publiquement son fils, déchirant sa page du carnet de famille. Adolescent, j’en ai beaucoup voulu à cet homme que je prenais pour un lâche. J’ai refusé de le voir pendant de nombreuses années. En quittant son bagne, mon frère me demande aussitôt de l’emmener voir son père. Je l’y ai conduit à contrecœur et là j’ai vu les deux hommes tomber dans les bras l’un de l’autre et pleurer. Je me suis trouvé alors un peu stupide. Sur le chemin de retour, mon frère m’avait expliqué que sur les 29 détenus de son bâtiment, seuls 4 avaient survécu. Ces miraculés n’avaient de haine envers personne. Même pas le roi. Parce que la haine est un poison pour celui qui la porte…

Oui, je me suis réconcilié avec mon père. Et par extension, avec notre histoire. Je me sens en paix avec moi-même à présent.

Vous avez des mots sévères pour caractériser l’entourage du roi : flagorneries, intrigues honteuses, cabales sournoises, conspirations, perfidies… Dans ces conditions comment Sidi peut-il séparer le bon grain de l’ivraie ?

Une fois baignés dans la lumière royale, on ne peut plus s’en passer. La disgrâce est le pire châtiment que l’on puisse infliger aux hommes du sérail. Une fois punis, écartés de cette lumière, ils perdent leur identité, ils se font piétiner par tout le monde, ils ne sont plus rien… cette histoire illustre bien le degré d’avilissement et de perte de dignité de certains pour garder leur place au soleil... le roi ne leur en demandait pas tant !!

En parcourant Marrakech, creuset de votre roman, on est frappé du contraste entre la sévérité des murs derrière lesquels se cache le palais royal et l’effervescence de la médina grouillante et joyeuse. Comment, hier et aujourd’hui, ces deux piliers du Maroc, peuple et souverain, cohabitent-ils ?

La fonction du bouffon est assez intéressante. Il est le lien entre la rue et le palais. Il donne au roi le pouls de la cité. À travers l’humour, la boutade, le bouffon livre des informations précieuses à son maître. Ce que les ministres sont incapables de faire lorsqu’il s’agit d’un dictateur. La cohabitation se passe plutôt bien, car le peuple a conscience que la monarchie est un ciment pour la stabilité du pays.

Mina, votre mère, pendant les vingt années de captivité de son fils, croit ferme à son retour, entretenant l’espoir sans jamais faiblir. Votre mère incarne-t-elle la force de la femme marocaine ?

Incontestablement. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, et en dépit des inégalités, la femme marocaine a beaucoup de pouvoir. Je le sais parce que j’ai une femme et trois filles…

Vous êtes écrivain, peintre et sculpteur. Quel est, à votre avis, le rôle de l’artiste au Maroc, et dans tous les pays du continent africain ?

L’artiste du Sud se sent investi d’une mission donquichottesque de redresseur de torts. Il y a tellement de choses qui ne vont pas chez nous qu’on n’a pas le temps de regarder son nombril…

© 2018, Alain Libert et Annie Heminway



 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mahi Binebine : Né en 1959 à Marrakech, Mahi Binebine s’installe à Paris en 1980 pour y poursuivre ses études de mathématiques qu’il enseigne pendant huit ans. Puis se consacre à l’écriture et à la peinture. Plusieurs romans traduits en une dizaine de langues dont Le sommeil de l’esclave (Stock, 1992, prix Méditerranée), Cannibales, (Fayard, 1999), Pollens (Fayard 2001, prix de l’amitié Franco-Arabe). Les étoiles de Sidi Moumen (Flammarion, 2010, prix du roman arabe ; prix de la Mamounia) a été adapté au cinéma par Nabil Ayouch. Il émigre aux États-Unis de 1994 à 1999. Ses peintures font partie de la collection permanente du musée Guggenheim de New York. En 2002, il revient à Marrakech où, désormais, il vit et travaille. Il copréside le centre culturel « Les étoiles de Sidi Moumen » . Son dernier roman, Le fou du roi (Stock, 2017) a été en lice pour le prix Renaudot. Mahi Binebine a été décoré de la Légion d’Honneur le 7 avril 2018 à Marrakech.

Alain Libert : Né à Rouen. Enfance et études dans la capitale normande. Médecin généraliste rural pendant 38 ans. Vice-Président du syndicat MG France de 2001 à 2006. Amoureux du Maroc et passionné de littérature, il vit à Belleville-en-Caux  au cœur de la campagne cauchoise

Annie Heminway : Annie Heminway enseigne l’écriture créative, la Littérature-Monde et la traduction en ligne à New York University. Elle est traductrice littéraire et consultante pour le Festival littéraire international de Montréal Metropolis bleu et Femmes au-delà des Mers à Paris. Elle est l’auteur d’une quinzaine de livres, les plus récents, French Demystified et la série Practice Makes Perfect (New York: McGraw-Hill 2011). Elle est directrice littéraire pour le contenu français du Salon .ll.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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