Patrick Froehlich, extrait d'Avant tout ne pas nuire

En dépit de l’alternance brutale entre la nuit et le jour, j’apprends à opérer, d’aplomb dès sept heures et demie, avec des idéaux en tête, une conception encore sacrée de l’individu à soigner.

On ignore, quand on est submergé par les études, à quoi ressemblera l’exercice de la médecine, souvent fruit de rencontres et d’expériences imprévisibles. Je bénéficie de l’autorité, voire de l’autoritarisme des enseignants. Vacillant encore le matin, je m’en plains, mais ils me maintiennent sur les rails de mon objectif initial, soigner selon une approche en accord avec mon idée première de la prévention de la souffrance, et bien que ceux-là mêmes qui m’enseignent aient désacralisé ce que je respecte au plus haut point, le corps malade, et derrière lui, l’être humain souffrant. La douleurest évitable chez l’adulte comme chez l’enfant, mais l’enfant est une entité bien particulière.


— Surtout avant un an, il ne ressent rien, me dit un anesthésiste qui n’estime pas nécessaire de prendre le risque d’endormir un bébé de six mois quand on peut procéder directement.

— Un enfant à cet âge-là, ça n’a pas mal, me confirme l’autorité chirurgicale incarnée par mon maître de tous les savoirs.

Les aphorismes se succèdent dans un enseignement qui n’incite pas à la discussion.

En 1987, autant dire hier dans l’histoire de la médecine, un enfant de trois ou de six kilos n’a donc pas mal. Puisqu’on me le dit et qu’il est facile de le contraindre et de contenir son agitation pendant un geste chirurgical rapide. Et on gagne du temps.

— Il hurle parce qu’il n’aime pas être tenu.

— Il oubliera vite. Dès que le geste sera fini, il se taira.

Je souffre donc inutilement des cris des enfants qui ne devraient pas souffrir, mais qui manifestement ont mal. Si je me plains durant mes études qu’une nouvelle matière, de nouveaux cours chassent les précédents dans mon vaste fouillis de l’oubli, ma mémoire de la douleur est performante.

— On ne va pas s’encombrer d’une anesthésie pour un geste aussi simple. On peut s’en dispenser dans un quart des opérations chez le bébé.

J’acquiesce. Mon visage, derrière le masque chirurgical efficace pour absorber les vapeurs alcooliques résiduelles de la nuit, mime celui de l’enfant qui ne se taira donc pas tant que l’opération n’est pas terminée.

— S’il avait quatre ans, on ne dit pas, mais à six mois ou trois mois.

J’acquiesce à l’autorité que je désapprouve. Les animaux de laboratoire sur lesquels je m’entraîne à opérer sont mieux traités.
Je contrôle le bas de mon visage, le front au-dessus du masque reste plissé.

— Et il ne pourra pas rapporter à ses parents, affirme l’enseignant qui a connu la guerre à Lyon, qui y a vécu enfant, pendant que Klaus Barbie sévissait.

Rien dans son apparence respectable ne permet de deviner la souffrance qu’il est capable d’infliger. Et comme il n’y a personne au-dessus de lui que Dieu, comme il aime le répéter, il n’a que sa conscience à qui rendre des comptes, elle est apparemment insensible aux cris.

— J’avais dit qu’il se tairait quand l’intervention serait terminée. Effet immédiat. Encore un de sauvé.

La recette, c’est d’opérer vite.


Il faut replacer ces remarques dans la bouche de celui qui officie, un mandarin dans la plus pure tradition universitaire. Il ne viendrait à l’idée d’aucun de nous, étudiants et témoins quotidiens, de contredire voire d’argumenter, ou seulement de discuter avec l’autorité supérieure de la douleur qui saisit manifestement l’enfant. Elle soulève un conflit souterrain que je ne qualifie pas encore de moral : ce mot ne figure pas dans mes études plus que dans le vocabulaire du médecin des usines Schneider en 1943. Il n’appartient encore qu’au champ philosophique. 1943 comme 1987 : ces années correspondent à la préhistoire dans le domaine de la prise en charge de la douleur, les comités d’éthique médicaux sont balbutiants et le seul enseignement qui ne dit pas son nom s’effectue auprès du malade. Il se résume à une phrase :

« Premièrement ne pas nuire. »

Sur un même ton impératif, on nous rabâche aussi son équivalent latin, plus chic, mais que les origines incertaines – l’attribution à Hippocrate date du XIXe siècle – ne justifient pas, Primum non nocere, en s’empressant d’ajouter :

— Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais.

Nous n’avons comme guide que notre bon vouloir, chacun a sa petite idée sur la question, nous révisons nos idéaux.


Premièrement ne pas nuire au corps.


Un médecin peut accepter de faire mal, et le tolère si son intention est bonne.

La douleur n’est alors pas une matière plus enseignée que l’éthique. L’étudiant en médecine la supporte aussi difficilement que l’enfant.

Quand c’est moi qu’on soigne.

Elle est interprétée comme un mal pour un bien, une croyance parmi tant d’autres, transmise par les barbiers-chirurgiens moliéresques, ceux qui se concertent avant de conseiller la pratique de la saignée. Né trop tard, je suis sûr au moins d’y échapper quand notre médecin de famille, dont on attendait fébrilement la visite, sonne. Je me recroqueville dans mon lit au son de sa voix grave et ténébreuse, inquiet du sort que me jettera l’austère géant aux cheveux d’argent qui se baisse pour franchir l’encadrement de ma porte, accompagné de mes parents aux gros yeux menaçants. Penché sur moi, il déclare doctement que « la douleur est le chien de garde qui aboie pour alerter l’organisme », d’autres vérités d’évangile suivent : le traitement se doit d’être mauvais ou rude, éprouvant et contraignant pour être efficace ; ordonnant que je dorme avec un cataplasme de moutarde sur la poitrine à la moindre toux, « C’est pour faire transpirer le mal ». Il ne regarde plus que ma mère, attendant le règlement de ses honoraires. Elle signe le chèque et se confond en remerciements. Le soir venu, je me débats, mon père craint pour ma santé si on ne respecte pas scrupuleusement la consigne, je risque de finir à l’hôpital – le docteur a insisté, la pâte doit être appliquée brûlante. 

Je ne pourrai jamais lui témoigner ma reconnaissance quand j’apprendrai la pneumologie et d’autres matières par coeur. Il a été le premier, sans le savoir, par ses phrases à faire peur, à m’enseigner des adages et des aphorismes qui me serviront, « Reviens à eux quand tu hésites, crois-en mon expérience », de bons moyens mnémotechniques. Puis je les remettrai en cause, bien qu’ils aient la vie dure, quand, à l’évidence, à la naissance, l’enfant voit, entend, a mal. Il a la mémoire de la douleur.

© 2017, Patrick Froehlich 

[Photo: Jean-Claude Bernard]

Publié sur Salon .ll. avec la permission des Allusifs.

Premier volet d’un triptyque intitulé Corps étrangersAvant tout ne pas nuire est paru aux Allusifs, en septembre 2017. Le deuxième volet intitulé Poughkeepsie, sortira à l’automne 2018. 

Patrick Froehlich a exercé la profession de chirurgien. Il a vécu à Lyon, à Bruxelles et est désormais installé à Montréal, où il se consacre à l’écriture.

 

 

 

 

 

 

 

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