Ananda Devi sur Les hommes qui me parlent (Gallimard, 2011)

AH: Selon Gérard Genette, « toute écriture est un palimpseste ».  Pensez-vous que cette idée s’applique à votre œuvre ? 

AD: J'ai certes employé ce mot dans mon dernier livre mais, à bien y réfléchir, on pourrait aussi utiliser d'autres métaphores - transmutation ou transfusion, pour employer d'autres concepts de Genette qui conviendraient tout aussi bien. Je crois finalement que le travail d'écriture ne consiste pas à effacer ce qui a été écrit avant pour réécrire par-dessus (ce qui serait une définition du palimpseste – Genette dit aussi, je crois, que toute écriture est réécriture), mais plutôt à construire, à édifier sur des fondations composées de ce qui a déjà été écrit. On ne vient pas à l'écriture seul et nu. On y vient en grimpant sur ce socle déjà construit, infiniment ancien, qu'est la narration, que sont les histoires, qu'est la création de mondes par le biais des mots. Dans mon cas, les premières pierres de ce socle sont les mythes indiens, grecs, africains, les contes de Perrault, de Grimm, d'Andersen ou des Mille et Une Nuits, avant que ne s'y déposent les pierres des classiques littéraires et ensuite des contemporains. Rien n'est effacé, mais le texte que l'on écrit doit avoir sa présence et sa voix afin que le socle soit deviné mais ne soit pas la première chose que l'on voie. Sinon, il faudrait parler d'influence ou de mimétisme, ou alors ce serait un projet d'intertextualité délibérée comme on en trouve dans de nombreux romans. Mes écrits jusqu’ici ont puisé dans cette manne, mais sans l’utilisation délibérée d’autres textes comme canevas ou point de départ comme Joyce l’a fait pour Ulysse, pour ne citer qu’un exemple. Je voudrais, par contre, réécrire certains mythes et contes, les « revisiter », et peut-être dans ce cas pourra-t-on parler de palimpseste.

AH: Sari-séduction, sari-prison. Vert, jaune, orange… Dans Les hommes qui me parlent, vous évoquez des pactes avec vos saris. Où en êtes-vous aujourd’hui ?

AD: Bonne question... Ce livre, Les hommes qui me parlent, est une sorte d'instantané de ma vie au moment où je l'écrivais. Je n'avais jamais fait une telle expérience avant – l'immédiateté du récit, l'urgence de l'écriture, l'étrangeté de cet acte dans la mesure où j'écris que je me regarde en train d'écrire... Alors ces passages sur les saris, oui, ils reviennent sur le rapport de mes personnages avec le sari et également sur le mien propre. Il faut dire que, si j'ai souvent utilisé le sari comme « objet » littéraire, comme symbole, comme procédé de narration (le sari blanc sur lequel toute l'histoire est inscrite dans Moi, l'interdite, les saris de Subhadra dans Indian Tango, et bien entendu la présence brûlante et fantomatique à la fois du sari dans Le sari vert), je n'avais jamais vu, dans mon propre cas, le sari comme une prison. Une séduction, oui. Mais ce récit a vu la réunion, le fusionnement de mes personnages et de moi-même, et du coup, je me devais d'évoquer aussi ce pacte que j'avais avec le sari. Cette manière qu'il a de transformer, de métamorphoser le corps féminin, de le rendre plus souple, plus gracieux, plus dansant, tout en lui entravant les jambes... Je l'ai effectivement porté de moins en moins pendant ces deux dernières années, mais aujourd'hui, l'envie des saris m'est revenue.

AH: Entre artiste et autiste, il n’y a qu’une lettre, écrivez-vous dans Les hommes qui me parlent. Pourquoi ce lien ? 

AD: Il n’y a pas de réponse simple à cela. J’ai écrit cette phrase dans le flux du récit, presque sans y réfléchir, je pensais à ma famille paternelle et moi-même, enfermés dans cette timidité qui peut être une tare, qui l’a été pour certains, dans ce silence qui parfois confinait au mutisme, et au pendant de ce silence, la créativité (mon père a tenu un journal pendant toute sa vie, mais je ne l’ai jamais lu), et cette phrase m’est venue sans que je m’y attende. Je ne pense pas, aujourd’hui, que ce soit tout à fait juste. Je veux dire, l’autisme est une maladie qui affecte beaucoup d’enfants, et je n’avais pas vraiment le droit de me comparer ou de comparer des personnes affectées d’une timidité certes débilitante, mais qui ne les a pas empêchés de fonctionner dans la société, à des personnes qui souffrent vraiment de cette maladie. Mais je pensais à une sorte de continuum, je me demandais où se situait la ligne de démarcation, et peut-être est-ce un terreau de création, pour peu que l’on arrive à trouver sa voie, peut-être devrait-on explorer cela avec les autistes, ou alors, il se pourrait que la créativité puisse aussi devenir une sorte d’obsession, une sorte de maladie.

AH: Le champ lexical de l’écorchement, de la violence, du dépouillement, de l’enfermement et de la mort, est omniprésent. Quel rôle joue-t-il ?

AD: Précisément cela – un champ lexical qui pose les jalons de tous mes textes parce que ce que j’essaie de faire, c’est de dévêtir mes personnages de leurs peaux pour les amener à ce qui reste d’essentiel, où se trouverait peut-être leur vérité – ou LA vérité ? C’est un peu ce que tout auteur tente de faire, ce que font les mythes également. Peler les personnages comme des oignons, couche par couche, même si on les fait souffrir et mourir, même si l’on souffre soi-même de le faire, agir comme des entomologistes qui examinent leurs insectes, qui vont peut-être détacher leurs pattes et leurs mandibules, et leur brûler les ailes pour les voir se débattre – non par cruauté mais parce que, quelque part dans ce fouillis biologique se trouve – quoi ? Une âme ? Un esprit ? Une étincelle de vie ? Les êtres humains s’entourent de masques, de déguisements, de mensonges, de faux-semblants, d’illusions, ils abandonnent leur libre-arbitre à la religion, ils s’entretuent pour des croyances parfaitement infondées, et ils croient vivre. Le bruit et la fureur (on ne peut pas mieux le dire, nous devons tout à Shakespeare), c’est cela qui nous entoure aujourd’hui et depuis toujours. Alors, chercher le silence, chercher l’essence, chercher une seule chose vraie, irréfutable, universelle, et surtout qui nous dise qui nous sommes… Vaine recherche, mais écrire n’est après tout que cela. Et pour revenir aux mythes, Œdipe est l’exemple même d’un tel dépouillement, en butte à une volonté implacable de le faire parvenir à lui-même par la violence, il doit payer de sa personne, il doit comprendre son destin et l’assumer, et accepter que son apprentissage doive passer par les plus grandes transgressions et le plus grand tabou. Pour moi, c’est une parfaite leçon d’écriture. Je crois que toutes mes histoires s’évertuent vers Œdipe.  

AH: Vous citez de nombreux écrivains dont Woolf, Duras, Morrison, Flaubert, Céline, Gary… Au-delà de la souffrance, comment expliquer votre choix ? 

AD: Quand je les cite, ce n’est pas pour la souffrance mais pour ce chemin de fulgurance qu’ils nous ouvrent dans la littérature. Ils me parlent de l’absolu de l’écriture, c’est-à-dire tout donner pour elle, sans compromis. Je les cite dans ce livre parce que, à des moments où j’avais du mal à écrire, où j’étais plongée dans un questionnement de moi-même difficile à vivre, ils étaient là, qui me disaient, « pourquoi toutes ces questions ? Sache que tu n’es pas là pour t’apitoyer sur ton sort ni te complaire dans ta douleur, mais pour faire de tout, y compris de ta vie et celle des autres, imaginaires ou pas, un matériau littéraire. C’est là ta seule tâche. Après, tu pourras partir. » 

AH: L’Inde apparaît en filigrane tout au long de votre œuvre. La mythologie hindoue du Mahabharata vous a-t-elle jamais servi de point d’ancrage ? 

AD: Oui, énormément. Ma mère me racontait des histoires tirées du Mahabharata et du Ramayana, et je lisais aussi, enfant, des séries de bande dessinée sur les mythes indiens, très bien faits. En grandissant, j’ai lu de nombreuses réécritures de ces mythes. Ma mère avait une manière très personnelle de raconter ces histoires: c’était souvent pour illustrer quelque chose survenu dans le quotidien, et l’histoire, alors, se greffait sur la vie réelle. Ensuite, elle y ajoutait son propre commentaire, féministe avant l’heure, plutôt critique des rôles masculins, elle faisait ressortir la portée politique de ces histoires, et ce qu’elles nous révélaient de la société de l’époque. C’était donc une lecture critique qu’elle faisait sans le savoir ! Certains éléments se sont ancrés dans ma mémoire et semblent effectivement apparaître en filigrane dans mes écrits : le temps cyclique, par exemple, puisque je raconte rarement une histoire de manière linéaire dans le temps. Ce sont des aller-retour qui s’éclairent mutuellement, et dont la structure offre une sorte de commentaire inhérent au texte. Dans L’arbre fouet – un texte publié en 1997 – le thème est directement « indien » dans la mesure où il traite de réincarnation et de la vie du personnage dans deux incarnations différentes, où elle tue à chaque fois son père. Le voile de Draupadi (1993) évoque deux personnages clés du Mahabharata et du Ramayana, Draupadi et Sita. Mais je crois qu’il me reste encore à écrire un texte qui serait une réécriture de certaines scènes fondamentales du Mahabharata. J’y pense souvent, mais ce texte n’est pas encore mûr. 

AH: L’Inde demeure-t-elle un idéal, une utopie, alors que, dans vos livres, l’Île Maurice, semble parfois osciller entre paradis et enfer ?

AD: Oh non, pas du tout ! Je n’ai jamais évoqué l’Inde ni comme un idéal ni comme une utopie dans mes romans, bien au contraire ! Dans les deux romans que j’ai mentionnés dans ma réponse précédente, c’était la religiosité et le fanatisme hindou (tels que pratiqués à Maurice, certes, mais dont les origines sont manifestement indiennes) que je remettais violemment en question. Dans Indian Tango, je ne pense pas que l’image que je donne de l’Inde soit particulièrement complaisante non plus. Les mofines de Pagli  sont des furies mythiques (mais aussi réelles) venues directement de l’illusion de pureté ethnique, et de caste, et d’origine, nourrie par l’Inde. Je ne crois d’ailleurs pas que quelque société des hommes ait jamais été idéale. La présence des êtres humains rend impossible toute utopie. 

AH: N’y eût-il dans le désert qu’une goutte d’eau qui rêve tout bas, dans le désert n’y eût-il qu’une graine volante qui rêve tout haut, nous dit Aimé Césaire. Quels sont vos rêves tout bas ? Quels sont vos rêves tout haut ?

AD: Je ne rêve pas tout haut parce que les rêves se nourrissent de secrets et de silence. Je ne dirai pas tout haut ce dont je rêve tout bas parce que, alors, ce ne seraient plus des rêves mais des ambitions. Les rêves sont des créatures feutrées qui s’effarouchent d’être mises à nu. Mais dans la solitude peuplée du sommeil, quel magnifique caravane nous entraîne dans ses ténèbres et ses dorures, ses hantises et ses terreurs ! Je ne pourrais écrire sans mes rêves. 

© Ananda Devi et Annie Heminway, 2012

Se décrivant comme une créature hybride chevauchant sans cesse les frontières, Ananda Devi naît à Trois Boutiques, île Maurice, en 1957. Elle commence à écrire dès l’enfance et publie son premier recueil de nouvelles à l’âge de dix-neuf ans. Elle a aujourd’hui une quinzaine d’ouvrages qui ont contribué à en faire l’un des auteurs les plus en vue de l’Océan Indien. Elle puise dans ses identités multiples pour construire une œuvre sombre, dense, poétique et violente.

[Photo: C. Hélie, Gallimard]


Née en France, Annie Heminway enseigne l’écriture créative, la Littérature-Monde et la traduction en ligne à New York University. Elle est traductrice littéraire, rédactrice à Mémoire d’encrier à Montréal et consultante pour le Festival littéraire international de Montréal Metropolis Bleu et Femmes au-delà des Mers à Paris. Elle est l’auteur d’une quinzaine de livres, les plus récents, French Demystified et la série Practice Makes Perfect (New York: McGraw-Hill 2011). Elle est codirectrice littéraire, avec Ève Pariseau, pour le contenu français du Salon .ll. 
[Photo: Khireddine Mourad] 

 

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