À toi : Le hasard des frontières



Kim Thuy est l’énergie incarnée : sémillante, drôle et volubile. Lors d’une soirée littéraire à la Librairie Pauline de Montréal, le 27 octobre dernier, une soixantaine de personne se sont déplacées pour rencontrer l’auteure et partager, l’espace d’une soirée, ses histoires et ses anecdotes, mais aussi se faire raconter encore et encore l’histoire de Ru, mais aussi cette autre rencontre extraordinaire, celle qui a donné naissance à À toi.

« Ils se sont rencontrés un soir, dans un hôtel de Monaco. Au petit déjeuner, ils se sont racontés. Et puis elle est repartie à Montréal, et il a regagné Ramallah. Ce livre est la suite de leur conversation. », annonce sobrement l’exergue de À toi.

Si cette description est minimaliste, dans la bouche de Kim Thuy, l’histoire de cette rencontre et du livre qui s’en est suivi, est tout simplement extraordinaire. « Dans ce projet, tout, tout, tout, a été jouissance », dit-elle. C’est lors des événements entourant la remise du Prix littéraire Prince Pierre de Monaco, dont les deux auteurs étaient finalistes que la rencontre a eu lieu : « Je ne peux pas expliquer pourquoi je voulais parler à Pascal », explique Kim Thuy.

Dès lors, tous deux ont commencé à échanger des courriels et l’idée d’un livre est venue tout naturellement. De cette même manière, l’écrivaine a ainsi comblé près de trois heures durant la salle de ses histoires, de ses mots et de son humour décoiffant. Sans pudeur et avec beaucoup d’autodérision, elle a abordé tous les sujets, de son écriture, à sa famille, de son arrivée au Québec à son avenir littéraire.

Livre 2.0

La sortie de À toi, ouvrage écrit à quatre mains avec l’auteur Pascal Janovak, est l’occasion toute désignée pour approfondir le travail passionnant de Kim Thuy. L’écriture et la publication de l’ouvrage représentent un exploit en soi : Kim Thuy habitant au Québec et Pascal Janovak, Ramallah, en Cisjordanie : « Ce livre défie la gouvernance des frontières physiques »,  dit Kim Thuy, « c’est un pied de nez à tous les douaniers de la terre ».

Il faut dire qu’À toi se présente sous la forme d’un échange de courriels, chacun rebondissant sur le sujet de l’autre et nourrissant l’écriture de l’autre. « C’est la version moderne de l’écriture épistolaire et des correspondances, un retour à la première forme, au premier but de l’écriture », souligne Kim Thuy. Les textes de l’un et l’autre se présentent donc comme une suite ininterrompue de réflexions sur la vie, la mort, la création, l’exil, etc., tout en subtilité et en douceur, dans un débat et un échange d’idées savoureux, sans jamais tomber dans le banal ou le quotidien.

À toi, mélange parfaitement les voix, jusqu’à n’en former qu’une seule. « Dès le départ, dans notre tête à nous, c’était un livre », fait savoir Kim Thuy. Ouvrage que par ailleurs, les lecteurs présents à la librairie Pauline ainsi que les critiques ont couvert d’éloges. Sans contraintes ni restrictions particulières, outre la distance et la virtualité obligée du cyberespace, les deux auteurs ont imaginé une discussion littéraire sans frontières.

Du Vietnam au Québec

L’animateur de la soirée de la Librairie Pauline, Vincent Magnat, vice-président du Regroupement arts et culture Rosemont — Petite-Patrie a également amené l’auteure à parler de son premier ouvrage, Ru, pour lequel elle a récolté de nombreux hommages, dont le Prix du Gouverneur général en 2010. Celui-ci raconte l’arrivée au Québec de la famille Thuy après leur fuite du Vietnam, par bateau, alors que la jeune fille n’avait que 10 ans.

Pour Kim Thuy, tout est le fruit du hasard : « Comment notre bateau a traversé et les autres ont coulé? », se demande-t-elle. Mais également le succès de Ru qui est pour son auteure « une série de hasards ». Il suffit d’être au bon endroit au bon moment, dit-elle. Cette notion de hasard teinte également la rencontre qu’elle a faite avec Pascal Janovjak et l’écriture de À toi.

Ce détour par Ru a été l’occasion d’aborder les particularités de la culture vietnamienne et le parcours sensationnel de l’auteure : interprète, avocate, et restauratrice, entre autres, puis enfin écrivaine. Avec un humour pétillant et moultes anecdotes, Kim Thuy a répondu à toutes les questions du public, en plus de s’entretenir personnellement avec tous ceux qui souhaitaient faire dédicacer leur copie de son livre.

Si les échanges virtuels de À toi ont su briser les frontières entre Kim Thuy, Québécoise d’origine vietnamienne et Pascal Janovjak, auteur franco-slovaco-suisse, vivant à Ramallah, c’est que la forme qu’ils ont adoptée est à la fois intemporelle et avant-gardiste. « C’est une mondialisation culturelle par la littérature », dit Kim Thuy. Chanceux, les lecteurs qui peuvent eux aussi, le temps de la lecture de À toi, suspendre les frontières du temps et de l’espace.


© Annabelle Moreau 2012

[Photo: Jean Bernier]

Annabelle Moreau aime les mots, les livres, et les auteurs aux noms étranges, bref, la littérature sous toutes ses formes, mais aussi le cinéma, les arts visuels et la photo. Elle est tour à tour journaliste pigiste, rédactrice, réviseure et traductrice et possède son propre blogue sur les déboires et les désillusions d’une écrivaine (http://lesintemperies.wordpress.com/).

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